Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

mercredi 31 mars 2010

"Mourir m'enrhume " d'Eric CHEVILLARD (Minuit)

J’aime tous les livres de Chevillard, comme vous l’avez peut-être déjà compris mais celui-ci a le charme irrésistible des premiers romans. Contrairement à beaucoup d'écrivains, Chevillard n'a pas perdu sa fraîcheur et il me tarde de lire "Choir", son dernier roman publié à la rentrée littéraire de janvier.  



Monsieur Théo est né pour mourir comme d'autres naissent pour danser ou pêcher la baleine. L'heure a sonné, à 80 ans et il s'apprête à s'éteindre chez Suzie Plock, veuve de son vieil ami Martial Plock, un imbécile. Là, il reçoit la visite de Lise, petite complice délicate de son agonie, qui confond céleri et salsifis comme tout le monde.



Avec ce premier roman, publié en 1987, Chevillard trouve tout de suite son identité d'écrivain : léger, léger, jusqu'à l'inconsistance diront les mauvaises langues, mais c'est agréable aussi la légèreté en littérature.

Extrait :
"Essor matinal sans oeufs ni racines, frottis d'âme sur l'azur, enfin quoi je disparaissais bêtement, sans cadavre ni demande de rançon. Un hiver, je consentis à servir de modèle grec pour un concours de sculpture. A demi nu, le front ceint de lauriers, je grimpais sur l'estrade et pris la pose. Les candidats restèrent un instant désemparés puis se livrèrent une furieuse bataille de boules de neige. Le jury ne put les départager et je crois qu'ils obtinrent tous une bourse pour Florence." 

jeudi 25 mars 2010

Mes 10 livres français des années 2000

Parce que c’est bon de contredire les « Inrocks », qui propose actuellement un Hors Série
«Nouvelles littératures françaises» avec une sélection de 50 livres essentiels des années 2000 (dont trois Carrère, trois Toussaint, deux N’Diaye et, pire que tout, l’illisible Eric Laurrent), moi aussi j’ai fait ma sélection mais je n’en ai retenu que 10. Pourquoi seulement 10 me direz-vous ? Peut-être parce que j’ai « tenté » de lire beaucoup de livres français récents et que je les ai souvent trouvé mauvais, médiocres ou à peine divertissants (et encore souvent la distraction ne me tient que sur quelques chapitres). Bien sûr, je n’ai pas tout lu, mon opinion n’engage que moi et je ne demande qu’à être agréablement surprise dans mes lectures à venir pour allonger cette liste et arriver à 50. En attendant voilà la liste des 10 livres (et des 8 écrivains, 4 hommes et 4 femmes) :



« Les mouflettes d'Atropos » de Chloé DELAUME (auto-fiction délirante)

« Le cri du sablier » de Chloé DELAUME (auto-fiction avec voix)

« Apprendre à finir » de Laurent MAUVIGNIER (monologue d’une femme qui a le courage ou la folie d’essayer encore quand tout lui dit que c’est fini)

« Des hommes » de Laurent MAUVIGNIER (retour sur les non-dits de la guerre d’Algérie)

« Oreille rouge » d’ Eric CHEVILLARD (loufoquerie inclassable et inclassée)

« King Kong Théorie » de Virginie DEPENTES (pamphlet féministe enragé mais néanmoins pertinent, à part un ou deux trucs )



« Courir » de Jean ECHENOZ (bio imaginaire d’un coureur fou )



« Ce que je sais de Vera Candida » de Véronique OVALDE (conte pour adultes)

« Olimpia » de Céline MINARD (monologue enfiévré de la putain du pape)

« Dans le café de la jeunesse perdue » de Patrick MODIANO (douce nostalgie des paumés magnifiques dans un Paris où l’on s’attend à croiser la Nadja de Breton à chaque coin de rue)

 


dimanche 21 mars 2010

« Sylvia » de Leonard MICHAELS (Christian Bourgois)

Ce court livre (149 pages) est le récit d’une histoire d’amour, à la fois belle, perverse et condamnée d’avance entre deux jeunes gens de 20 ans.
Quand l’auteur, alors écrivain débutant, rencontre Sylvia, une étudiante surdouée à une soirée, c’est le coup de foudre réciproque. Il la croit d’abord fantasque, étrange et versatile puis, voulant croire à leur histoire, une fois mariés, il refuse d’accepter sa folie, folie qui la mènera au suicide quatre ans après leur rencontre.



Magnifique livre : à la fois portrait en demi-teinte d’une jeunesse bohème à la dérive dans les années 60 à New York et récit autobiographique tout en retenue, qui ne tombe jamais dans l’apitoiement ou le ressassement.

En refermant ce livre, on a très envie de lire les nouvelles qui ont contribué à la reconnaissance de cet auteur aux Etats-Unis et publiées par le même éditeur sous le titre "Conteurs, menteurs".

mardi 16 mars 2010

« Le baiser de la pieuvre » de Patrick GRAINVILLE (Seuil)

C’est le premier livre que je lis de cet auteur qui n’est pourtant pas un débutant puisqu’il a eu le Goncourt en 1976 et écrit une vingtaine de livres si j’en crois la quatrième de couv’ (et si on ne peut plus se fier aux quatrièmes de couv’ où va-t-on ?).



J’ai été irrésistiblement attirée et intriguée par le sujet on ne peut plus original : les amours aquatiques et terrestres d’une femme et d’une pieuvre, tout droit sorties d’une estampe d’Hokusaï (Les rêves de la femme du pêcheur).



Preuve qu’il n’est pas forcément besoin d’aller voir du côté des éditeurs et des collections érotiques pour mettre la main sur un petit bijoux du genre. Dans ce roman, on croise, outre la jeune et belle veuve qui s’abandonne entre les tentacules de l’étrange pieuvre, un adolescent voyeur amoureux de la jeune femme (ou de la pieuvre ?), un moine peintre un rien libertin qui provoque l’étreinte des deux jeunes gens en les peignant, un chercheur occidental trafiquant de statues qui initie le jeune homme aux joies de l’amour, une prostituée aux formes rebondies et aux appétits insatiables…et l’eau, les montagnes, les forêts, autant d’éléments invitant à la sensualité et ouvrant les portes de l’imaginaire. Si après ça, vous n’avez pas envie d’aller au Japon, c’est à désespérer de la littérature

Extrait :
"Haruo contemple le sexe de Tô, son jais, son jus, le double fourreau de sa vulve rose et noire. Alors Tô a entrouvert les yeux pour regarder Haruo qui la regarde. Et il voit entre ses paupières mi-closes le doré de la pieuvre de la mer de Mâ."

Comment reconnaître un bon livre (en dix leçons)

Le débat entre Stalker et ses interlocuteurs sur son blog sur le thème de « qu’est-ce que la littérature ? » m’a donné l’idée de m’interroger, plus modestement, sur la question de savoir ce qu’est un « bon livre » ? Je vous livre donc le fruit de ma réflexion, et ce, en dix leçons.

Leçon numéro 1 : il n’y a aucun moyen de reconnaître un bon livre a priori et ni l’éditeur, ni le nom de l’auteur ne sont des gages de qualité.



Leçon numéro 2 : les bons livres se cachent souvent sournoisement dans les recoins des bouquineries, à l’abri des regards inquisiteurs, parfois même ils ne sentent pas bon et on n’a pas très envie de les toucher.



Leçon numéro 3 : il arrive aussi qu’un bon livre s’affiche fièrement en tête de gondole du supermarché du coin et qu’il se vende (si, si, je vous jure : ça arrive).



Leçon numéro 4 : on reconnaît un bon livre à ce qu’on a envie de le faire lire à son meilleur ami.



Leçon numéro 5 : on reconnaît un bon livre au fait que, quand on apprend que notre pire ennemi l’aime aussi, on se dit que, finalement, on l’a peut-être mal jugé, et même qu’on devrait se faire un resto un de ces quatre.



Leçon numéro 6 : le bon livre ouvre des horizons nouveaux quand le mauvais recycle jusqu’à la nausée les clichés et les situations les plus rebattus.



Leçon numéro 7 : le bon livre donne envie de lire d’autres livres, du même auteur mais aussi d’autres écrivains l’ayant influencé (ou, plus rarement, étant influencés par lui).



Leçon numéro 8 : le bon livre, on a en envie comme une fringale de gâteau au chocolat sauf que quand on l’a fini, on n’a pas mal au ventre.



Leçon numéro 9 : à peine fini, on voudrait relire le bon livre, même quand on a comme principe de ne jamais relire (on est trop jeune pour ça : on a tellement de livres à découvrir…)



Leçon numéro 10 : le bon livre, le très bon livre, l’excellent livre, c’est toujours le prochain…






mercredi 10 mars 2010

« Olimpia » de Céline MINARD (Denoël)

Ce court roman (90 pages) est l'un des plus réussis de la rentrée littéraire de janvier. Roman au souffle épique, lyrique, à la fois extrêment littéraire et poétique et plein d' humeurs et de sécrétions. Céline Minard place le lecteur dans la peau de la Maidachini, Olimpia de son prénom (1592-1657), égérie du pape Innocent X et  que certains surnommait « la  grande prostituée ».
Cette femme, ambitieuse et manipulatrice était assoiffée de pouvoir et avant de mourir de la peste, elle lança une malédiction sur Rome. C'est sa voix que l'on entend ici, une voix forte et impérieuse, qui dénonce, insulte et voue aux gémonies. 
Moi qui me plaignait ici il y a quelques jours que les femmes n'osaient pas s'emparer de la langue pour la réinventer et s'en tenaient trop souvent à des sujets mineurs, voire "domestiques", je trouve en Céline Minard l'exception qui confirme la règle.

Extrait :
"Si elle m'enlève le masque, cette ville de théâtre boursouflé, gonflée d'or et de stuc, hérissée de colones roides, de colonnes torses, gravées, plantées d'arcs à tout bout de champ grosse d'elle même et de ses cirques innombrables, bouches et bouches de marbre purulentes, cette ville d'artifices avec sa grosse verrue dorées, sa perruque poudrée, le Vtaican, je l'arrache, cette ville de carnaval continu, cette ville masque qui figura l'empire jusqu'à ce qu'il s'écrase, je l'arrache, cette ville masque que les papes remontèrent sur leur face sous les boucles de la coupole, le gros chapeau triple, la tiare, ce masque devant le monde, si elle me l'enlève, je l'arrache."  

lundi 8 mars 2010

« La vie, mode d’emploi » de Georges PEREC (Hachette)

On parle plus volontiers de « La Disparition » à propos de Perec or, il me semble que si ce roman ludique et inclassable constitue un tour de force littéraire, dans la lignée des membres de l’O.U.L.I.P.O., le vrai chef d’œuvre de Perec est bien plus « La vie mode d’emploi », publié en 1978 et sous-titré avec malice « Romans ».
Roman puzzle, roman total, roman impossible à résumer, sauf à dire qu'il s'agit des vies d'habitants d'un immeuble comme vues en coupe.
Les descriptions réalistes d'appartements bourgeois alternent avec des récits fantastiques ou des histoires d'aventuriers sur le Nil en 1800, entre autres.
Tous les styles, tous les genres sont représentés dans ce roman gigogne qui ne rejète ni la parodie, ni l'emprunt, ni la digression.
Le post-scriptum dresse la liste des auteurs auxquels il a emprunté des citations: Borges, Butor, Calvino, Lowry, Garcia Marquez mais aussi des moins connus comme Unica Zurn. Ce dernier procédé est très habile car il donne envie de relire le roman, le jeu consistant alors à chercher les extraits en question... et également de lire les auteurs en question quand on ne les connaît pas.
Surtout, il y a, chez Perec, cette jubilation enfantine que l’on rencontre trop peu dans la littérature française contemporaine, sauf peut-être chez Eric Chevillard, mais dans un genre un peu différent.






Lundi 8 : journée de la Femme

Où l'on reparle de la spécificité d'une "écriture féminine" à l'occasion de la journée de la femme.

Comme le disait Hélène Bessette dans une archive de l’I.N.A., les femmes font de bonnes romancières, à cause de leur côté bonne élève qui en fait aussi des premières de la classe en composition. Mais elle ajoutait : tout le monde peut écrire un roman…
Pour ma part, je me demande si la spécificité de l’écriture féminine ne réside pas dans le fait que les femmes ne s’autorisent pas à écrire, ou en tout cas elles mettent longtemps à le faire, ne cédant à la tentation que quand elles n’y tiennent plus, que le désir est trop impérieux pour le contenir, qu’il déborde.
Peut-être les femmes sont-elles trop polies, trop comme il faut et soucieuses du respect des règles de bienséance pour se permettre de bousculer la langue afin de créer (ou au moins d’essayer de créer) des formes nouvelles, restant ainsi piégées dans le carcan qu’elles ont elles-mêmes créé. A la différence des hommes qui osent prétendre créer une écriture nouvelle, avec plus ou moins de réussite : je pense à "Zone" de Matthias Enard ou à "La vengeance d'un traducteur" de Brice Matthieussent par exemple.
Pour une Duras, une Bessette…ou même une Chloé Delaume, combien de romancières « sympathiques » aux histoires gentillettes (généralement des histoires de couple), sans originalité, plus proches du scénario de téléfilm de France 2 formaté pour une diffusion en première partie de soirée que de la littérature ?
Vaut-il mieux une mauvaise écrivain modeste ou un mauvais écrivain prétentieux et sûr de son talent, pour ne pas dire de son bon droit à écrire ? Entre la peste et le choléra, je refuse de choisir et le seul critère valable en littérature reste la qualité intrinsèque du texte, au-delà de toute considération d’âge, de nationalité ou de sexe.
Est-il besoin que je précise que faire des femmes le thème du Printemps des poètes 2010 me semble non seulement stupide mais contre-productif, voire légèrement méprisant ?

samedi 6 mars 2010

"Ida ou le délire" de Hélène BESSETTE (Léo Scheer)

Un des grands plaisirs en littérature est la découverte d'écrivains majeurs, de livres qui comptent dans l'histoire de la littérature mais aussi dans les histoires personnelles des lecteurs. On reconnaît souvent - mais pas toujours- un grand livre à ce qu'il se lit d'une traite, en une soirée et à la marque que l'on pressent qu'il va laisser en nous.
Hier soir, j'ai lu "Ida ou le délire", c'est le premier livre que je lis d'Hélène Bessette dont les éditions Léo Scheer ont entrepris de rééditer l'oeuvre depuis 2006, après Gallimard, son éditeur d'origine. Cela a été un choc. 
Le style tout d'abord : on ne peut plus sec, comme un coup de poing à l'estomac avec une ponctuation très originale (réduite au point et pas toujours où on l'attendrait). On peut penser à l'écriture de Duras (à cause du discours en boucle et de certaines phrases qui reviennent comme des incantations) mais en moins hermétique.  
Le thème ensuite : la lutte des classes, quand elle s'inscrit dans les corps (ici, c'est le regard d'Ida toujours fixé sur ses pieds) et détermine des destins individuels.
L'héroïne enfin : Ida, une femme de ménage vivant au domicile de ses patrons, "oiseau de nuit" comme elle se définit quand elle entreprend d'arroser les fleurs en pleine nuit au grand dam de "Madame" (Madame, qui se croit dans son bon droit, qui confond le respect avec un infantilisme mêlé de dédain), Ida qui tient à avoir un beau manteau, plusieurs paires de chaussures, Ida qui lit des catalogues dans sa chambre aux stores baissés, Ida qui est morte. 
Hélène Bessette : une nouvelle voix dans mon pandémonium.         

mercredi 3 mars 2010

« La nuit sexuelle » de Pascal QUIGNARD (Flammarion)

Livre d'art, livre de littérature, livre total et magnifique.
Des reproductions de Picasso, Rembrandt, le Tintoret, Magritte, Bellini, Bosh ou Hokusai sur beau papier noir en regard avec le texte de Quignard, comme toujours érudit et vibrant.



Extrait :
« Il y a trois nuits.
Avant la naissance ce fut la nuit.
C'est la nuit utérine.
Une fois nés, au terme de chaque jour, c'est la nuit terrestre.
Nous tombons de sommeil au sein d'elle.
Comme le trou de la fascination absorbe, l'obscurité astrale engloutit et nous rêvons en elle.
Et si c'est par la nuit qui est en nous, interne, que nous nous parlons, c'est dans la nuit externe, quotidienne, qui semble à nos yeux venir du ciel, que nous nous touchons.
Enfin, après la mort, l'âme se décompose dans une troisième sorte de nuit. »






« Jérôme » de Jean-Pierre MARTINET (Finitude)

Roman monstre sur un personnage qui est lui est lui même un monstre et qui évolue dans un Paris monstrueux largement fantasmé qui ressemble à Saint-Pétersbourg. Ce gros livre est un grand roman sur la solitude, le désir inassouvi et la pulsion de mort. Cette lecture est très prenante, une de celles, rares, qui marquent et qui comptent dans une vie. Le personnage de Jérôme Baush nous ramène à notre propre humanité et inhumanité. Un livre magnifique dont on a du mal à sortir et dont on ne sort pas indemne : un vrai chef d'œuvre inconnu du XXème siècle mais à ne pas mettre entre toutes les mains.


Je perçois dans l’écriture de Martinet, grand styliste, l'influence de Lautréamont, de Céline, Faulkner et de Gombrowicz mais je devine beaucoup d'autres influences littéraires qui m'échappent …et cela n’en est que plus beau.

A lire aussi : « La Somnolence » qui vient de sortir chez le même éditeur.






« Le seigneur des porcheries. (Le temps venu de tuer le veau gras et d'armer les justes) » de Tristan EGOLF (Gallimard)

Ce premier roman décapant d’un écrivain décédé après avoir publié seulement deux livres (le second, « Kornwolf » est paru à titre posthume), est plein de mauvais esprit et d’une noirceur illuminée par des pointes d'humour noir.


C'est toute la communauté de Baker, petite ville du Midwest qui est passée au crible par John Kaltenbrunner, jeune fermier orphelin de père et bientôt de mère, obsédé par l'élevage de ses animaux et l'extension de sa ferme. Rejeté de tous, misanthrope autant par réaction que par vocation, il finit par prendre la tête de la révolte des éboueurs (appelés les torche collines). Rats d'usine, trolls, citrons (mexicains), harpies méthodistes (paroissiennes philanthropes qui se révèlent être de perverses rapaces guettant les malades incurables pour détourner les héritages), petit patron capo, justice et police incapables de faire régner un minimum d'ordre et de justice, journalistes cyniques faisant dans le sensationnalisme : il n'y en a pas un pour sauver l'autre, tous sont méchants, égoïstes, hypocrites, stupides, ne pensant qu'à boire, à se taper dessus et à voler son prochain.



Egolf, c’est un peu Zola chez les Monty Python, le chaînon manquant entre " Jérôme " de Martinet et " La conjuration des imbéciles " de John Kennedy Toole. On retrouve le même type de personnage masculin jeune, misanthrope, intelligent mais inadapté au monde qui l'entoure, vivant seul avec sa mère, le même goût pour la critique sociale d'un monde qui formate les individus, et le parallèle va loin puisque les trois auteurs se sont suicidés.



Dans cet étonnant roman, le pessimisme côtoie le grotesque pour le plus grand plaisir du lecteur. Il y a des passages très forts, notamment quand les éboueurs de la décharge font grève et que la ville se trouve envahie de tonnes de détritus en plein été caniculaire, attirant tous les charognards imaginables, vermine, rats, mouches, vautours, coyotes (quelqu'un écrit que Baker est devenu « un compost vivant »). Nul doute que cet écrivain a lu Lautréamont mais aussi Toole et Faulkner en même temps qu'il a observé l'Amérique contemporaine avec autant d' acuité que de dégoût

Virginia : encore et toujours…

Pourquoi lire encore Virginia Woolf en 2010 ?



Peut-être parce que quand l’humour s’allie à l’acuité du regard, à la sensibilité et au style, ça en devient énervant, voire décourageant pour tous ceux qui viennent après avec la prétention d'écrire …
On a souvent dit d’elle qu’elle était l’écrivain du flot de conscience. Soit, mais elle est aussi l’écrivain de la sensation, voire de la sensualité, comme le notait déjà Viviane Forrester dans sa préface de 1977 à "Trois guinées". D’autre part, on peut admirer non seulement la femme écrivain mais aussi la grande lectrice et critique littéraire, ainsi que l’éditrice (elle fonda la Hogarth Press avec son mari Leonard Woolf où ils publièrent Freud et T.S. Eliot entre autres) S’il ne fallait garder qu’une femme écrivain au XXème siècle, ça serait elle. Mais, entre nous, pourquoi n’en garder une seule ?



A lire en priorité : "Mrs Dalloway", peut-être son meilleur roman même s’ils sont tous excellents, mais aussi "Une chambre à soi", son pamphlet féministe (aussi marquant pour l’émancipation des femmes que "Le deuxième sexe" de Beauvoir), les nouvelles, son "Journal", véritable œuvre littéraire et aussi, sa correspondance qui vient de sortir en poche (Points) et où l’on retrouve ce mélange inimitable de drôlerie, de cruauté et d’intelligence.