Parmi les femmes écrivains publiées par la Hogarth Press (Nancy Cunard,, Laura Riding, Dorothy Wellesley, Sylvia Norman, etc .), deux attirent plus précisément notre attention, d’une part en raison de leur relation avec Virginia Woolf, d’autre part de leur importance au sein de la Hogarth Press : Katherine Mansfield et Vita Sackville-West.
Katherine Mansfield

Katherine Mansfield (de son vrai nom Kathleen Mansfield Beauchamp) est née en Nouvelle Zélande en 1888, elle s’installe à Londres en 1903 pour suivre des études au Queen’s College. En 1906, elle rentre dans son pays où elle commence à écrire des nouvelles pour des journaux. Elle revient à Londres en 1908 bien décidée à faire carrière en littérature. Elle se marie une première fois en 1909 avec George Bowden duquel elle se sépare peu après. En 1911, elle rencontre John Middleton Murry et commence à publier dans Rythm, revue d’avant-garde évoquée précédemment. C’est à la fin de l’année 1916 que les Woolf rencontrent Katherine Mansfield et son futur mari J.M. Murry par le biais de Lytton Strachey. Katherine avait lu et aimé La traversée des apparences, le premier roman de Virginia, et les deux femmes souhaitaient se rencontrer, pourtant leur amitié ne se développe pas tout de suite et elles apprennent à se connaître et à s’apprécier progressivement au cours de l’année 1917. Katherine est déjà une nouvelliste reconnue lorsqu’elle rencontre Virginia : en 1911, elle a publié 13 de ses nouvelles de jeunesse sous le titre In a german pension. Les sentiments de Virginia vis-à-vis de Katherine étaient très complexes, un mélange d’admiration, d’affection, de jalousie, de complicité, et comme souvent avec Virginia de moquerie d’une étonnante cruauté (notamment sur son physique). Elle admire son écriture et envisage de la publier dès avril 1917, ce qui ne l’empêchera pas d’ignorer superbement son amie lorsqu’elle évoquera les auteurs majeurs de son époque dans ses essais de critique littéraire. La longue nouvelle publiée sous le titre de Prelude trouve son origine dans Aloe, un texte autobiographique commencé en 1915 puis abandonné, et remanié ensuite en y injectant une part de fiction. Prelude raconte dans un style clair et humoristique le déménagement d’une famille à travers les yeux de différents personnages.
« Katherine Mansfield effectua, dans le domaine de la nouvelle, une révolution assez comparable à celle qu’apportait Virginia Woolf dans le roman. Elle ne se soucia pas de dire une histoire, pas non plus d’une quelconque psychologie des personnages le plus souvent réduits à des voix, mais de rendre l’instant dans la force, l’intensité de sa vibration.»(Christine Jordis, Gens de la Tamise, le roman anglais au vingtième siècle , Points Seuil, 2001, p.91) .
Il existe beaucoup de points communs entre les deux femmes au niveau de leur travail d’écrivain (une même sensibilité, l’importance de la nature et des éléments, une certaine noirceur dans la vision des rapports humains, etc.) qui peuvent expliquer à la fois leur amitié et leur rivalité professionnelle.
Ainsi que le dira plus tard Leonard Woolf, se lancer dans la publication de la longue nouvelle de Katherine Mansfield en 1917, alors que la maison d’édition venait à peine de naître, était un pari osé. Dès le mois de mai, les Woolf s’équipèrent d’un meilleur matériel d’imprimerie en vue de publier Prelude, en novembre ils choisirent le papier, puis le travail de composition fut lent et difficile, les Woolf n’étant encore que des débutants (ils n’avaient publié que Two stories auparavant qui comptait un nombre de pages beaucoup moins important), et Leonard étant à la fois très perfectionniste et peu tolérant avec les erreurs de Virginia et de Barbara Hiles, leur assistante. D’autre part, le travail sur le livre de Mansfield fut interrompu en plein milieu à cause d’un événement dramatique : la mort au front, en France, du jeune frère de Leonard, Cecil Woolf, le 29 novembre 1917. L’autre frère Woolf, Phillip, fut grièvement blessé et sa convalescence et son deuil passait par la volonté de publier des poèmes écrits par Cecil. La publication de ses poèmes, qui est surtout un hommage rendu au frère trop tôt disparu - mais que Virginia ne se gêna pas pour critiquer - empêche la Hogarth Press de se remettre au travail sur Prelude avant avril 1918. Entre temps, Katherine s’est mariée, on lui a diagnostiqué une tuberculose et elle séjourne en France. Les ventes de Prelude sont très modestes : sur un tirage de 300 exemplaires, 67 souscriptions, 84 exemplaires vendus en novembre 1918 et 206 exemplaires au bout de quatre ans. Les Woolf placent le livre au Chelsea Book Club, au Times Book Club, chez Mudies, W.H.Smith & Sons, Simpkin Marshall et Birell & Garnett’s Bookshop. Pour relancer les ventes de Prelude et d’autres livres de la maison, la Hogarth Press fait paraître ses premières publicités à l’été 1920 dans Times, Nation, Manchester Guardian, New Statement. Finalement, malgré ce semi-échec, en 1923, tous les exemplaires ont été vendus, la maison d’édition a gagné de l’argent avec ce titre et Katherine Mansfield a pu être payée.
La collaboration entre Mansfield et les Woolf fût de courte durée puisque la Hogarth Press ne publia plus rien d’elle après Prelude. Pendant l’été 1919, la correspondance de Virginia (en particulier une lettre à Janet Case) fait état du projet de publier d’autres nouvelles de Katherine Mansfield. Pourtant, Murry négocie avec une autre maison d’édition plus importante en avril 1920 et en décembre de la même année c’est Constable qui publie Bliss and other stories. Si Katherine Mansfield est le premier auteur qui quitte la Hogarth Press pour un autre éditeur, elle ne sera pas la dernière.
Vita Sackville-West

Vita Sackville-West (de son vrai nom Victoria Mary Sackville-West) naît en 1892 dans le Kent dans une famille d’aristocrates. En 1913, elle se marie avec le diplomate Harold Nicolson, mais elle entretient des relations avec des femmes, notamment Violet Trefusis, Mary Campbell, Hilda Matheson, et Virginia Woolf. Vita rencontre Virginia le 14 décembre 1922, lors d’un dîner organisé par Clive Bell. Elle avait lu La chambre de Jacob avec intérêt mais aussi avec une certaine perplexité et avait émis le souhait d’en connaître l’auteur. Comme souvent, Virginia dit avoir été déçue par cette première rencontre. Mais c’est quand Virginia invite Vita à dîner chez elle quelques jours plus tard que commence réellement leur relation. Si Virginia ne raconte pas cette soirée dans son journal, nous disposons d’une lettre de Vita à son mari où elle confie ses impressions sur Virginia en ces termes : « Mrs. Woolf est simple ; elle n’a rien de solennel. Elle est sans la moindre affectation et n’arbore aucun ornement extérieur - elle s’habille on ne plus atrocement ; au début on la croit laide, puis une sorte de beauté spirituelle s’impose et l’on éprouve à la regarder une fascination véritable. Elle était plus élégante qu’hier, c’est-à-dire que les bas de laine orange étaient remplacés par de la soie jaune, mais elle portait toujours les mêmes escarpins. Elle est à la fois humaine et détachée, silencieuse jusqu’à ce qu’elle désire dire quelque chose, et le fait alors suprêmement bien. Elle est assez vieille (quarante ans). J’ai rarement éprouvé un tel coup de foudre pour quelqu’un, et je crois lui avoir plu. Du moins m’a-t-elle invité à Richmond où elle habite. Chéri, j’ai tout à fait perdu mon cœur. »
De son côté, Virginia est en partie séduite par Vita, son arbre généalogique (elle éprouvait une étrange fascination pour les aristocrates), et sa facilité d’écriture (elle écrira une cinquantaine de livres au cours de sa vie), cependant, elle ne la considère pas du tout comme un grand écrivain et note même dans son journal (le 17 mars 1923) que les deux Nicolson sont « incurablement stupides ». En 1923, les deux femmes ne se rencontrent que trois fois et Vita a deux nouveaux amants, un homme (Geoffrey Scott) et une femme (Dorothy Wellesley). C’est en 1924 que leur relation devient une relation amoureuse reposant surtout sur une grande affection et un respect mutuel. En 1928, alors que Virginia termine Orlando, roman inspiré par Vita, leur relation n’est plus qu’amicale, et cette dernière est très touchée par l’hommage qui lui est rendu à travers ce personnage androgyne qui change de sexe, traverse les siècles et les continents et vit mille aventures.
L’œuvre de Vita est à la fois riche et protéiforme, elle se compose de romans (le premier étant Heritage en 1919), de biographies (de Thérèse d’Avila et de Thérèse de Lisieux), de poèmes (Poems of West and East en 1917, Orchard and Vineyard en 1921), mais sa plus grande réussite est sûrement The Land en 1926 qui lui apporta la reconnaissance dans le milieu littéraire. Son arrivée à la Hogarth Press en 1924 alors qu’elle a 32 ans coïncide avec un changement dans son style et dans les sujets qu’elle aborde. Elle devient une romancière et une « professionnelle de l’écriture » (selon le terme de Willis) - biographe, écrivain- voyageuse, critique et essayiste - sous l’influence de Virginia Woolf et de la Hogarth Press.
La première œuvre de Vita pour la Hogarth Press est Seducers in Ecuador, une longue nouvelle de 74 pages imprimée par R& R Clark, l’imprimeur des livres de Virginia. Le livre sort en novembre 1924, en même temps que des livres de T.S. Eliot, Roger Fry, John Crowe Ransom et Sigmund Freud. C’est le début d’une fructueuse collaboration entre Vita et la Hogarth Press qui dura 17 ans et donna naissance à 14 livres, jusqu’à la mort de Virginia en 1941. Elle publie King’s daughter, un recueil de poésie en 1929 dont les ventes sont jugées bonnes (730 exemplaires pendant les six premiers mois). Ayant suivie son mari à Téhéran où il travaille pour l’ambassade de Grande Bretagne, elle publie aussi des récits de voyage : Passenger to Teheran (1926) et Twelve days (1928). En 1929, The Edwardians est un best-seller, de même que All passion spent l’année suivante, puis Family History en 1932. Le poème Sissinhurst (du nom du château acheté dans le Kent) publié en 1932 et dédié à Virginia est une sorte de réponse à Orlando. En 1936, la Hogarth Press publie Collected Poems, composé de 100 poèmes dont The Land écrit en 1926 et qui lui valut le Hawthornden Prize. Pepita, une biographie de sa grand-mère espagnole, publiée le 30 octobre 1937 est encore un fast-seller : il s’en vend 15000 en six mois. Quant à Solitude, un long poème de 50 pages, publié par la Hogarth Press en 1938, il est considéré par Leonard Woolf comme sa meilleure œuvre poétique.
Vita Sackville-West a également traduit, en collaboration avec son cousin Edward, Duineser Elegien : Elegies from the Castle of Duino de Rainer Maria Rilke : ce livre publié par la Hogarth Press en octobre 1931 est la seule incursion de la maison d’édition dans le domaine de l’édition de luxe. Les Woolf travaillèrent pour la réalisation de ce livre de 134 pages avec l’imprimeur Count Harry Kessler avec lequel ils partagèrent les risques financiers énormes d’une telle production (la plus coûteuse de toute l’histoire de la Hogarth Press).
Jusqu’en 1934, Vita est d’une fidélité sans faille à la Hogarth Press, malgré le contrat mirobolant que lui propose Cassell en septembre 1933. Pour la publication de son roman The Dark island elle se permet seulement d’être un peu plus exigeante que d’habitude : elle exige que son fils aîné Ben réalise la maquette de la couverture, réclame 20 % au lieu de 15 % sur les 3000 premiers exemplaires vendus ainsi que 200 livres à la remise du manuscrit et 200 autres livres lors de la publication. Leonard accepte tout sans sourciller de peur de perdre un des auteurs les plus rentables de la maison.
La collaboration entre Vita Sackville-West et la maison d’édition prend brutalement fin avec la mort de Virginia en mars 1941. Elle est alors au beau milieu de l’écriture de Grand Canyon, roman qui doit être publié par la Hogarth Press. Peu après le suicide de Virginia, en mars 1941, une publicité paraît d’ailleurs dans la presse annonçant la parution de ce livre en même temps que l’ultime livre de Virginia Entre les actes. La parution du livre était prévue pour le printemps ou au plus tard le début de l’été 1941. Le titre avait été approuvé deux ans auparavant par Leonard et Lehmann (qui dirigeaient ensemble la Hogarth Press depuis que Virginia s’était officiellement retirée) et le contrat fût signé en février 1940. En juin 1940, l’éditeur de Vita aux U.S.A., Doubleday-Doran, lui avait versé une avance de 5000 dollars et en octobre Lehmann réclamait le manuscrit à Vita. Alors que s’est-il passé ? Pourquoi la Hogarth Press n’a jamais publié ce roman de Vita , le reléguant dans (ce que Willis appelle) la catégorie des « livres fantômes » ? Tout d’abord, Vita qui écrit en général si facilement a pris du retard : elle ne termine son livre qu’en mars 1942, dans une période historique pour le moins troublée, et très affectée par la mort de Virginia. Ensuite, le livre ne plaît ni à Leonard ni à John Lehmann qui le trouvent « mauvais et absurde ». De plus, ils jugent difficile d’estimer les ventes potentielles d’un tel livre, en dépit des résultats excellents des ventes des livres de Vita par le passé. C’est en effet un roman étrange, au sujet dérangeant, si l’on songe à l’état du monde en cette année 1942 : dans un futur proche, les nazis ont conquis les U.S.A. et les âmes des défunts hantent le fond du Grand Canyon. Lehmann juge le livre défaitiste (il donne l’impression qu’il ne sert à rien de résister aux allemands) et Leonard craint même qu’il ne puisse être dangereux. Le rejet de Grand Canyon est vécu d’autant plus douloureusement par Vita qu’elle a toujours été loyale vis-à-vis de la Hogarth Press, apportant à la maison à la fois beaucoup d’argent, une diversification de leur catalogue et un public plus populaire. Pour elle, ce rejet est le signe que sans Virginia elle n’a plus de raison de rester « une auteur Hogarth Press ». Elle se tourne donc vers un autre éditeur, Michael Joseph, qui publie Grand Canyon ainsi que ses huit livres sur le jardinage (une de ses grandes passions) et tous ses livres suivants jusqu’à sa mort en 1962.
A signaler : la publication il y a quelques semaines de la correspondance inédite de Virginia Woolf et Vita Sackville West aux éditions Stock.