Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

vendredi 31 décembre 2010

Mes livres préférés en 2010

Adepte des listes,  je cède moi aussi à la mode des classements des meilleurs livres de l'année. Et les heureux élus sont : 


1. "Les jardins statuaires " de Jacques Abeille (réédition chez Attila) : un magnifique roman, le premier d'une trilogie, enfin réédité. C'est beau, poétique et écrit dans une langue élégante et classique cette histoire d'un homme guidé par un inconnu dans une étrange contrée où les statues poussent comme des champignons et sont entretenues par des jardiniers spécialisés dans la culture des statues.

2. "Indignation" de Philippe Roth (Gallimard) : un très bon roman sur l'indignation (décidément c'est le mot de l'année après les ventes stupéfiantes d'"Indignez-vous"), la jeunesse américaine des années 50 et la découverte de la vie et de l'amour.

3. "Petite soeur mon amour" de Joyce Carol Oates (Phillipe Rey) : énorme roman lu en quelques jours presque sans m'arrêter, happée que j'étais par cette histoire de l'envers de l'Amérique de la fin du XXème siècle... ou comment faire de la très bonne littérature avec un fait divers sordide. Décidément, Oates est vraiment un des meilleurs écrivains américians vivants.

4. "En un monde parfait" de Laura Kasishske (Christian Bourgois) : peut-être le meilleur roman de cette romancière et poète américaine qui creuse son sillon depuis des années dans une veine à la fois réaliste et qui flirte avec le fantastique. Les personnages féminins de cette romancière sont toujours très intéressants, y compris dans leurs doutes et leurs contradictions. 

5. "Naissance d'un pont" de Maylis de Kerangal (L'Olivier) : pour moi le meilleur roman français de l'année, le seul qui m'ait vraiment absorbé dans la lecture, un roman à l'américaine, lyrique et avec des vrais personnages attachants et hauts en couleurs. 

samedi 25 décembre 2010

« Dans les veines ce fleuve argent » de Dario Franceschini (Gallimard)


Au coeur de ce roman , il y a d’abord le Pô qui irrigue ces pages, personnage principal – on ne peux s’empêcher de penser à la « peau » en français -, ce fleuve redouté et qui fascine à la fois, menaçant de déborder et d’emporter les habitants.
Il y a surtout les odeurs (celle des genêts que laisse une très belle jeune fille derrrière elle quand elle quitte la plage, celle du tabac froid du père et mille autres encore) et les sensations omniprésentes, le tout baigné dans une ambiance qui fait penser au réalisme magique sud-américain, la démesure et le baroque en moins (j’ai parfois pensé à « Pedro Paramo » de Juan Rulfo que l’on considère comme l’inventeur du réalisme magique). En effet, ce qui touche aussi dans cette histoire d’un homme qui cherche à retrouver son ami d’enfance qui lui avait posé, quarante plus tôt, une question à laquelle il n’avait pas su trouver de réponse, c’est la simplicité et la poésie de l’écriture.
Humidité des draps, odeurs de cuisine, douceur et frôlements des jeunes corps amoureux : tout ici est de l’ordre de la sensualité. Le lecteur restera marqué par de très belles images : tous les hommes du village rendus quasi aveugles par un étrange brouillard et se laissant guidés par leurs femmes ou leurs mères qui elles savent toujours se retrouver et guider les hommes… Et aussi cette idée farfelue d’une étrange épidémie qui rend les gens amnésiques de leur identité, chacun devant se réinventer chaque matin, apprendre un nouveau métier, reconquérir celle qu’il aime et qui ne se souvient plus de lui. Et encore, cette impression du héros d’être de faire les rêves d’un autre.
Et les dernières lignes, où le héros atteint le but ultime de sa quête, d’une force poétique rare, peuvent aisément faire venir les larmes aux yeux des plus sensibles lecteurs dont je suis (je peux bien le confesser ici).



Une lecture d’autant plus belle que ce livre m’a été offert et que sans cet ami, grand lecteur lui-même, je serais complètement passée à côté car je n’avais jamais entendu parler de cet auteur qui a pourtant reçu des prix lors de sa parution en 2007 : en France le prix du premier Roman et en Italie le prix Bacchelli. Jetez-vous donc dessus : il existe en format de poche, se lit vite (il compte 140 pages) et son souvenir vous accompagnera longtemps.

jeudi 23 décembre 2010

Pierre Molinier ou quand l'érotisme en art choque la bonne société bordelaise



Pierre Molinier, né à Agen en 1900 et mort à Bordeaux en 1976 (il s'est suicidé), à la fois peintre et photographe, voua toute son oeuvre à la célébration des corps et de l'érotisme, avec un net penchant pour le fétichisme des jambes.
Il est surtout connu pour ses photomontages (qui le rapproche des surréalistes et de Man Ray) et ses  autoportraits le mettant en scène en travesti. Proche de Jaques Abeille - dont je ne saurais que trop vous conseiller la lecture de son magnifique roman "Les jardins statuaires" qui vient d'être réédité chez Attila - il choqua la bonne société bordelaise de l'après-guerre avec ses oeuvres jugées indécentes. Il existe plusieurs livres pour vous faire connaître son travail (certains sont disponibles à la librairie La mauvaise réputation pour les bordelais et je me souviens les avoir feuilletés) : une bibliographie exhaustive est disponible sur le lien à la fin de cet article.   








Pierre Molinier, musée des beaux-art de bordeaux



Un site incontournable sur Molinier : http://molinier-infos.voila.net/

lundi 20 décembre 2010

« Black Hole » de Charles Burns (Delcourt)


J’ai découvert ce roman graphique époustouflant à l’occasion d’un stage effectué dans une librairie spécialisée B.D. il y a quelques années et dans laquelle travaillaient des passionnés de B.D.(merci Hélène !). Peu habituée à lire des B.D., cette lecture a été un vrai choc pour moi par la richesse de l’univers de Burns et l’intérêt du propos.

Dans l’Amérique des années 70, une étrange maladie sévit parmi la jeunesse : on la surnomme la " peste ado " et " la crève ". Les symptômes peuvent être quelques bosses ou une vilaine éruption cutanée mais pour d'autres cela se traduit par une transformation monstrueuse avec apparition de nouveaux membres.



Un magnifique roman graphique sur l’adolescence, l’amour, le sexe, la différence, la monstruosité et une certaine Amérique.

Ce livre, écrit et dessiné pendant dix ans (de 1995 à 2005) a d’abord été publié en 14 volumes avant d’être regroupé en un seul volume par Delcourt.

L’auteur, Charles Burns, né en 1955, a fait ses classes aux côtés de Matt Groening et a été découvert dans les années 80 dans les pages du magazine RAW et il a également illustré des albums d’Iggy Pop. Cette culture rock tendance underground imprègne « Black Hole ». Outre la beauté du dessin, l’intérêt de ce livre réside dans le fait que l’univers développé par Burns oscille entre banalité et prosaïsme de la vie adolescente et un fantastique débridé (une deuxième bouche apparue sur le corps d’un amant par exemple).

Cette B.D. hautement recommandable a été primée au festival d’Angoulême en 2007 et elle est à se procurer d’urgence (je m'engagerais presque à vous rembourser si vous n'êtes pas satisfaits à 100 %).

Ici, le site où vous trouverez plus d’infos et surtout de dessins de Charles Burns.












lundi 13 décembre 2010

Interview de Franck Joannic, directeur des éditions de l'Abat-Jour


Les éditions de l’Abat-Jour, outre leur activité d’éditeur littéraire (publication en format numérique puis papier), propose aussi une revue en ligne et des nouvelles (à ce jour, celles de Lucien, Alexandre Solutricine, Paul Sunderland, Marie-Agnès Michel, Nicéphore Pétrolette et moi-même).

Petite interview informelle avec Franck Joannic, le jeune éditeur bordelais à la tête de ces éditions :
 
Je sais que les éditeurs n’aiment pas parler d’eux mais quel est votre parcours, en deux mots ?
 
Parcours classique d’un éditeur underground : j’ai grandi dans un cirque itinérant avant d’avoir une révélation en voyant une émission de Bernard Pivot sur un magnétoscope pirate en Lozère. Depuis, j’essaie de lire des romans qui tiennent la route, voire d’en publier.

Que pouvez-vous nous dire sur Nimzowitsch, l’auteur de « Tuer le temps », le premier roman que vous publiez ?
 
Le peu que j’en sais, puisque nous n’avons communiqué que par e-mail. C’est quelqu’un qui aime la littérature, qui semble se désintéresser d’à peu près tout ce qui est contemporain et qui ne se prend pas vraiment au sérieux. Ne le connaissant pas personnellement, il est aussi possible que ce soit un dangereux sociopathe égorgeant des chatons pour boire leur sang à ses heures perdues en écoutant du death metal norvégien.

Revendiquez-vous la dimension de critique sociale de ce roman : contre les institutions, la famille, l’Eglise, le travail ?
 
Sans vouloir parler au nom de l’auteur, je ne pense pas que ce soit le plus important dans le livre. Il m’a semblé que l’écriture était intéressante, et portait en elle une révolte profonde contre tout ce qui représente l’ordre et l’autorité, le conformisme, la pensée dominante. De là à parler de critique sociale…

Comment avez-vous connu cet auteur ?
 
Au moyen de la version high-tech du pigeon voyageur, l’e-mail. Quelques personnes savaient que je cherchais des textes, elles ont semé mon adresse ça et là et j’ai eu des retours encourageants. Parmi eux, Tuer le temps m’a paru le plus fort, le plus intéressant.

Qu’avez-vous pensé du manuscrit à la première lecture ? L’avez-vous fait retravailler son texte ?

J’ai apprécié l’originalité du propos, le style m’a paru à la hauteur par rapport à ce que j’attends d’un roman, ambitieux et féroce sans être ennuyeux pour autant. L’alternance inattendue entre les chapitres à la 1ère et à la 3e personne constitue, à mon sens, un des points forts du texte, qui attache l’attention du lecteur. Quant à la relecture et au travail de correction, cela a consisté essentiellement à raccourcir certains passages, à supprimer des redondances et à expliciter quelques scènes un peu obscures. Dans l’ensemble, le texte publié est très proche de celui que j’ai lu la première fois.
 
Un mot sur Marie, l’héroïne atypique de « Tuer le temps », la serial killeuse à l’incipit …

Un mélange d’absence au monde dans les chapitres à la 3e personne, façon L’Etranger pour schématiser, et de délire nihiliste à la Patrick Bateman dans ceux à la 1ère, sans prétendre soutenir la comparaison avec Camus et Ellis évidemment. Le personnage est difficile à saisir, à la fois calculateur et imprévisible. C’est en tout cas un portrait de tueur comme je n’en avais jamais lu, mais je ne lis peut-être pas assez, j’ai la pupille fragile.

Quelle est votre ligne éditoriale ? Comptez-vous ne publier que des romans dans cette veine très noire et policière ?

Iconoclaste serait le bon adjectif pour définir ce qui m’intéresse. J’aimerais publier des romans inhabituels, étonnants, outranciers, totalement dans la fiction, sans nombrilisme ni petites histoires de la vie quotidienne. Je voudrais des grandes histoires, des épopées, de la fureur et de l’humour noir qui tache, des textes bizarres, aventureux, provocateurs, ce que les autres maisons d’édition refusent ou ne lisent même pas. Les textes publiés par la suite ne seront pas tous aussi noirs mais l’état d’esprit sera, je l’espère, identique ; quant au genre policier, tout dépend du texte, s’il y a une originalité, un décalage. Je ne pense pas que Tuer le temps soit un roman policier, dans la mesure où le point de vue des flics n’ait jamais évoqué et où l’histoire ne se concentre pas uniquement sur les meurtres, mais je n’en dis pas plus…

Avez-vous reçu beaucoup de manuscrits ?
Comment procédez-vous ?
 
Pas énormément en fait, et comme je suis exigeant c’est déjà un miracle qu’un texte m’ait assez plus pour que je le publie. Je lis tous les manuscrits que l’on m’envoie (editionsdelabatjour@hotmail.fr) et je réponds en général dans la semaine, avec des commentaires précis, je l’espère pertinents, sur ce que j’ai lu. Je préfère les romans qui prennent le temps de développer leur intrigue, disons au-delà de 150 ou 200 pages, mais je réponds à tout.

Pourquoi souhaitez-vous diffuser vous mêmes vos ouvrages sans passer par les librairies ?
Que pensez-vous de l’expérience de Nabe ?
Et les Manuscrits de Léo Scheer ?

 
Tout simplement parce que je pense que passer par les librairies est difficilement rentable pour une petite maison d’édition, et que publier des textes en PDF pour une somme raisonnable, 6 euros en l’occurrence, me semble plus avantageux aussi bien pour moi que pour les lecteurs. En ce qui concerne Nabe, sa démarche de suppression des intermédiaires me paraît salutaire, pour faire une rime. Tout ce qui est atypique me paraît intéressant. Pour Léo Scheer, l’idée de donner à lire des textes gratuitement sans passer par un comité de lecture quelconque était intéressante, mais l’ensemble a viré, à mon sens, à un forum un peu cheap sans grand rapport avec la littérature et à la publication bâclée de romans inégaux.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres maisons d’édition ?
Que reprochez-vous aux grandes maisons d’édition ?
 
Je ne reproche rien à personne, je suis d’une tolérance rare et d’une lâcheté sans nom. Je trouve seulement qu’elles prennent peu de risques et que s’il y a bien un domaine où l’on doit être imprudent, c’est en littérature. Moi-même, il m’arrive de jeter un œil aux inepties de MyMajorCompany Books pour me donner des sueurs froides.

Parlez-nous de votre prochaine publication.
 
Sous le doux titre de Crevez, charognes, il s’agira d’un thriller de science-fiction destroy aux allures de série B fauchée avec de la violence gratuite à toutes les pages, un peu d’argot et de beaux moments de bravoure. Rien que d’en parler, ça me donne envie de le relire.

"Tuer le temps" de Nimzowitsch est en vente au format PDF au prix de 6 euros sur le site des éditions de l'Abat-Jour depuis aujourd'hui.

samedi 11 décembre 2010

La collection Yvon Lambert à Avignon : plus pour très longtemps ?


Se plaignant du manque d'attention manifesté, selon lui, par la municipalité à son égard, le galeriste Yvon Lambert a déclaré vouloir reprendre sa collection d'art contemporain, déposée il y a dix ans à Avignon et faisant l'objet d'une donation à l'Etat.

Outre l’intérêt qu présente sa collection en tant que telle avec des artistes aussi différents et originaux qu’Anselm Kiefer, Nan Golding ou Miquel Barcelo cela pose la question des partenariats privé/public en matière culturelle et artistique et notamment l’investissement des communes. Avec son célèbre festival on ne peut pas sérieusement affirmé que l’art est le cadet des soucis de la municipalité d’Avignon, cependant il est évident que pour que la vie artistique et culturelle d’une ville puisse exister et se développer de manière originale (je pense ici au musée mais aussi aux bibliothèques ou au spectacle vivant), il ne suffit pas de compter sur les fonctionnaires qui en ont la charge ou sur les subventions de l’Etat, il faut que les élus soient persuadés du bien-fondé d’investissements humains mais aussi financiers dans le domaine de la culture. Est-il besoin de préciser que culture n’est pas forcément synonyme de divertissement ?

D’autre part, difficile d’avoir une vision sur le long terme quand les élus changent souvent. C’est bien une de ses craintes : "Il me faut des garanties" que cela sera pérenne, avertit le galeriste Lambert. Car les municipalités changent et peuvent décider de mettre "à la cave" ce qu'on leur a donné auparavant, relève-t-il.

Yvon Lambert a ouvert sa première galerie à Paris en 1966 et commencé sa collection avec l'art minimal, l'art conceptuel et le land art. Il a exposé Sol LeWitt, Douglas Gordon, Andres Serrano, Cy Twombly, Anselm Kiefer (voir photo ci-dessous), Nan Golding, Miquel Barcelo.



Riche d'environ 350 oeuvres, la collection Lambert est accueillie dans l'hôtel de Caumont, un hôtel particulier du XVIIIe siècle appartenant à la ville. La municipalité, la région et l'Etat subventionnent ce centre d'art contemporain.

« A Avignon, l'art contemporain n'a pas sa place », selon lui et il envisage de ramener les œuvres à Paris. Dommage car cela accentuera encore un peu plus le centralisme culturel français, même s’il y a de plus en plus de musées d’art contemporain et de galeries dans les autres grandes villes françaises (Bordeaux au hasard).
 
Le 6 novembre, 200 personnes s’étaient déplacées pour assister à des tables rondes autour de Miquel Barcelo, Alberto Manguel et Vincent Josse : c’est beaucoup ou peu ? A vous de voir. 





En attendant, du 12 décembre au 8 mai prochain on peut voir une expo retraçant les 10 ans de la collection. Plus d’infos ici : http://www.collectionlambert.com/
Aquarelle de Miquel Barcelo:
 
 

jeudi 9 décembre 2010

Episode 4 : Katherine Mansfield et Vita Sackville-West, deux auteurs majeurs de la Hogarth Press

Parmi les femmes écrivains publiées par la Hogarth Press (Nancy Cunard,, Laura Riding, Dorothy Wellesley, Sylvia Norman, etc .), deux attirent plus précisément notre attention, d’une part en raison de leur relation avec Virginia Woolf, d’autre part de leur importance au sein de la Hogarth Press : Katherine Mansfield et Vita Sackville-West.

Katherine Mansfield

Katherine Mansfield (de son vrai nom Kathleen Mansfield Beauchamp) est née en Nouvelle Zélande en 1888, elle s’installe à Londres en 1903 pour suivre des études au Queen’s College. En 1906, elle rentre dans son pays où elle commence à écrire des nouvelles pour des journaux. Elle revient à Londres en 1908 bien décidée à faire carrière en littérature. Elle se marie une première fois en 1909 avec George Bowden duquel elle se sépare peu après. En 1911, elle rencontre John Middleton Murry et commence à publier dans Rythm, revue d’avant-garde évoquée précédemment. C’est à la fin de l’année 1916 que les Woolf rencontrent Katherine Mansfield et son futur mari J.M. Murry par le biais de Lytton Strachey. Katherine avait lu et aimé La traversée des apparences, le premier roman de Virginia, et les deux femmes souhaitaient se rencontrer, pourtant leur amitié ne se développe pas tout de suite et elles apprennent à se connaître et à s’apprécier progressivement au cours de l’année 1917. Katherine est déjà une nouvelliste reconnue lorsqu’elle rencontre Virginia : en 1911, elle a publié 13 de ses nouvelles de jeunesse sous le titre In a german pension. Les sentiments de Virginia vis-à-vis de Katherine étaient très complexes, un mélange d’admiration, d’affection, de jalousie, de complicité, et comme souvent avec Virginia de moquerie d’une étonnante cruauté (notamment sur son physique). Elle admire son écriture et envisage de la publier dès avril 1917, ce qui ne l’empêchera pas d’ignorer superbement son amie lorsqu’elle évoquera les auteurs majeurs de son époque dans ses essais de critique littéraire. La longue nouvelle publiée sous le titre de Prelude trouve son origine dans Aloe, un texte autobiographique commencé en 1915 puis abandonné, et remanié ensuite en y injectant une part de fiction. Prelude raconte dans un style clair et humoristique le déménagement d’une famille à travers les yeux de différents personnages.
« Katherine Mansfield effectua, dans le domaine de la nouvelle, une révolution assez comparable à celle qu’apportait Virginia Woolf dans le roman. Elle ne se soucia pas de dire une histoire, pas non plus d’une quelconque psychologie des personnages le plus souvent réduits à des voix, mais de rendre l’instant dans la force, l’intensité de sa vibration.»(Christine Jordis, Gens de la Tamise, le roman anglais au vingtième siècle , Points Seuil, 2001, p.91) .
Il existe beaucoup de points communs entre les deux femmes au niveau de leur travail d’écrivain (une même sensibilité, l’importance de la nature et des éléments, une certaine noirceur dans la vision des rapports humains, etc.) qui peuvent expliquer à la fois leur amitié et leur rivalité professionnelle.
Ainsi que le dira plus tard Leonard Woolf, se lancer dans la publication de la longue nouvelle de Katherine Mansfield en 1917, alors que la maison d’édition venait à peine de naître, était un pari osé. Dès le mois de mai, les Woolf s’équipèrent d’un meilleur matériel d’imprimerie en vue de publier Prelude, en novembre ils choisirent le papier, puis le travail de composition fut lent et difficile, les Woolf n’étant encore que des débutants (ils n’avaient publié que Two stories auparavant qui comptait un nombre de pages beaucoup moins important), et Leonard étant à la fois très perfectionniste et peu tolérant avec les erreurs de Virginia et de Barbara Hiles, leur assistante. D’autre part, le travail sur le livre de Mansfield fut interrompu en plein milieu à cause d’un événement dramatique : la mort au front, en France, du jeune frère de Leonard, Cecil Woolf, le 29 novembre 1917. L’autre frère Woolf, Phillip, fut grièvement blessé et sa convalescence et son deuil passait par la volonté de publier des poèmes écrits par Cecil. La publication de ses poèmes, qui est surtout un hommage rendu au frère trop tôt disparu - mais que Virginia ne se gêna pas pour critiquer - empêche la Hogarth Press de se remettre au travail sur Prelude avant avril 1918. Entre temps, Katherine s’est mariée, on lui a diagnostiqué une tuberculose et elle séjourne en France. Les ventes de Prelude sont très modestes : sur un tirage de 300 exemplaires, 67 souscriptions, 84 exemplaires vendus en novembre 1918 et 206 exemplaires au bout de quatre ans. Les Woolf placent le livre au Chelsea Book Club, au Times Book Club, chez Mudies, W.H.Smith & Sons, Simpkin Marshall et Birell & Garnett’s Bookshop. Pour relancer les ventes de Prelude et d’autres livres de la maison, la Hogarth Press fait paraître ses premières publicités à l’été 1920 dans Times, Nation, Manchester Guardian, New Statement. Finalement, malgré ce semi-échec, en 1923, tous les exemplaires ont été vendus, la maison d’édition a gagné de l’argent avec ce titre et Katherine Mansfield a pu être payée.
La collaboration entre Mansfield et les Woolf fût de courte durée puisque la Hogarth Press ne publia plus rien d’elle après Prelude. Pendant l’été 1919, la correspondance de Virginia (en particulier une lettre à Janet Case) fait état du projet de publier d’autres nouvelles de Katherine Mansfield. Pourtant, Murry négocie avec une autre maison d’édition plus importante en avril 1920 et en décembre de la même année c’est Constable qui publie Bliss and other stories. Si Katherine Mansfield est le premier auteur qui quitte la Hogarth Press pour un autre éditeur, elle ne sera pas la dernière.

Vita Sackville-West

Vita Sackville-West (de son vrai nom Victoria Mary Sackville-West) naît en 1892 dans le Kent dans une famille d’aristocrates. En 1913, elle se marie avec le diplomate Harold Nicolson, mais elle entretient des relations avec des femmes, notamment Violet Trefusis, Mary Campbell, Hilda Matheson, et Virginia Woolf. Vita rencontre Virginia le 14 décembre 1922, lors d’un dîner organisé par Clive Bell. Elle avait lu La chambre de Jacob avec intérêt mais aussi avec une certaine perplexité et avait émis le souhait d’en connaître l’auteur. Comme souvent, Virginia dit avoir été déçue par cette première rencontre. Mais c’est quand Virginia invite Vita à dîner chez elle quelques jours plus tard que commence réellement leur relation. Si Virginia ne raconte pas cette soirée dans son journal, nous disposons d’une lettre de Vita à son mari où elle confie ses impressions sur Virginia en ces termes : « Mrs. Woolf est simple ; elle n’a rien de solennel. Elle est sans la moindre affectation et n’arbore aucun ornement extérieur - elle s’habille on ne plus atrocement ; au début on la croit laide, puis une sorte de beauté spirituelle s’impose et l’on éprouve à la regarder une fascination véritable. Elle était plus élégante qu’hier, c’est-à-dire que les bas de laine orange étaient remplacés par de la soie jaune, mais elle portait toujours les mêmes escarpins. Elle est à la fois humaine et détachée, silencieuse jusqu’à ce qu’elle désire dire quelque chose, et le fait alors suprêmement bien. Elle est assez vieille (quarante ans). J’ai rarement éprouvé un tel coup de foudre pour quelqu’un, et je crois lui avoir plu. Du moins m’a-t-elle invité à Richmond où elle habite. Chéri, j’ai tout à fait perdu mon cœur. »
De son côté, Virginia est en partie séduite par Vita, son arbre généalogique (elle éprouvait une étrange fascination pour les aristocrates), et sa facilité d’écriture (elle écrira une cinquantaine de livres au cours de sa vie), cependant, elle ne la considère pas du tout comme un grand écrivain et note même dans son journal (le 17 mars 1923) que les deux Nicolson sont « incurablement stupides ». En 1923, les deux femmes ne se rencontrent que trois fois et Vita a deux nouveaux amants, un homme (Geoffrey Scott) et une femme (Dorothy Wellesley). C’est en 1924 que leur relation devient une relation amoureuse reposant surtout sur une grande affection et un respect mutuel. En 1928, alors que Virginia termine Orlando, roman inspiré par Vita, leur relation n’est plus qu’amicale, et cette dernière est très touchée par l’hommage qui lui est rendu à travers ce personnage androgyne qui change de sexe, traverse les siècles et les continents et vit mille aventures.
L’œuvre de Vita est à la fois riche et protéiforme, elle se compose de romans (le premier étant Heritage en 1919), de biographies (de Thérèse d’Avila et de Thérèse de Lisieux), de poèmes (Poems of West and East en 1917, Orchard and Vineyard en 1921), mais sa plus grande réussite est sûrement The Land en 1926 qui lui apporta la reconnaissance dans le milieu littéraire. Son arrivée à la Hogarth Press en 1924 alors qu’elle a 32 ans coïncide avec un changement dans son style et dans les sujets qu’elle aborde. Elle devient une romancière et une « professionnelle de l’écriture » (selon le terme de Willis) - biographe, écrivain- voyageuse, critique et essayiste - sous l’influence de Virginia Woolf et de la Hogarth Press.
La première œuvre de Vita pour la Hogarth Press est Seducers in Ecuador, une longue nouvelle de 74 pages imprimée par R& R Clark, l’imprimeur des livres de Virginia. Le livre sort en novembre 1924, en même temps que des livres de T.S. Eliot, Roger Fry, John Crowe Ransom et Sigmund Freud. C’est le début d’une fructueuse collaboration entre Vita et la Hogarth Press qui dura 17 ans et donna naissance à 14 livres, jusqu’à la mort de Virginia en 1941. Elle publie King’s daughter, un recueil de poésie en 1929 dont les ventes sont jugées bonnes (730 exemplaires pendant les six premiers mois). Ayant suivie son mari à Téhéran où il travaille pour l’ambassade de Grande Bretagne, elle publie aussi des récits de voyage : Passenger to Teheran (1926) et Twelve days (1928). En 1929, The Edwardians est un best-seller, de même que All passion spent l’année suivante, puis Family History en 1932. Le poème Sissinhurst (du nom du château acheté dans le Kent) publié en 1932 et dédié à Virginia est une sorte de réponse à Orlando. En 1936, la Hogarth Press publie Collected Poems, composé de 100 poèmes dont The Land écrit en 1926 et qui lui valut le Hawthornden Prize. Pepita, une biographie de sa grand-mère espagnole, publiée le 30 octobre 1937 est encore un fast-seller : il s’en vend 15000 en six mois. Quant à Solitude, un long poème de 50 pages, publié par la Hogarth Press en 1938, il est considéré par Leonard Woolf comme sa meilleure œuvre poétique.
Vita Sackville-West a également traduit, en collaboration avec son cousin Edward, Duineser Elegien : Elegies from the Castle of Duino de Rainer Maria Rilke : ce livre publié par la Hogarth Press en octobre 1931 est la seule incursion de la maison d’édition dans le domaine de l’édition de luxe. Les Woolf travaillèrent pour la réalisation de ce livre de 134 pages avec l’imprimeur Count Harry Kessler avec lequel ils partagèrent les risques financiers énormes d’une telle production (la plus coûteuse de toute l’histoire de la Hogarth Press).
Jusqu’en 1934, Vita est d’une fidélité sans faille à la Hogarth Press, malgré le contrat mirobolant que lui propose Cassell en septembre 1933. Pour la publication de son roman The Dark island elle se permet seulement d’être un peu plus exigeante que d’habitude : elle exige que son fils aîné Ben réalise la maquette de la couverture, réclame 20 % au lieu de 15 % sur les 3000 premiers exemplaires vendus ainsi que 200 livres à la remise du manuscrit et 200 autres livres lors de la publication. Leonard accepte tout sans sourciller de peur de perdre un des auteurs les plus rentables de la maison.
La collaboration entre Vita Sackville-West et la maison d’édition prend brutalement fin avec la mort de Virginia en mars 1941. Elle est alors au beau milieu de l’écriture de Grand Canyon, roman qui doit être publié par la Hogarth Press. Peu après le suicide de Virginia, en mars 1941, une publicité paraît d’ailleurs dans la presse annonçant la parution de ce livre en même temps que l’ultime livre de Virginia Entre les actes. La parution du livre était prévue pour le printemps ou au plus tard le début de l’été 1941. Le titre avait été approuvé deux ans auparavant par Leonard et Lehmann (qui dirigeaient ensemble la Hogarth Press depuis que Virginia s’était officiellement retirée) et le contrat fût signé en février 1940. En juin 1940, l’éditeur de Vita aux U.S.A., Doubleday-Doran, lui avait versé une avance de 5000 dollars et en octobre Lehmann réclamait le manuscrit à Vita. Alors que s’est-il passé ? Pourquoi la Hogarth Press n’a jamais publié ce roman de Vita , le reléguant dans (ce que Willis appelle) la catégorie des « livres fantômes » ? Tout d’abord, Vita qui écrit en général si facilement a pris du retard : elle ne termine son livre qu’en mars 1942, dans une période historique pour le moins troublée, et très affectée par la mort de Virginia. Ensuite, le livre ne plaît ni à Leonard ni à John Lehmann qui le trouvent « mauvais et absurde ». De plus, ils jugent difficile d’estimer les ventes potentielles d’un tel livre, en dépit des résultats excellents des ventes des livres de Vita par le passé. C’est en effet un roman étrange, au sujet dérangeant, si l’on songe à l’état du monde en cette année 1942 : dans un futur proche, les nazis ont conquis les U.S.A. et les âmes des défunts hantent le fond du Grand Canyon. Lehmann juge le livre défaitiste (il donne l’impression qu’il ne sert à rien de résister aux allemands) et Leonard craint même qu’il ne puisse être dangereux. Le rejet de Grand Canyon est vécu d’autant plus douloureusement par Vita qu’elle a toujours été loyale vis-à-vis de la Hogarth Press, apportant à la maison à la fois beaucoup d’argent, une diversification de leur catalogue et un public plus populaire. Pour elle, ce rejet est le signe que sans Virginia elle n’a plus de raison de rester « une auteur Hogarth Press ». Elle se tourne donc vers un autre éditeur, Michael Joseph, qui publie Grand Canyon ainsi que ses huit livres sur le jardinage (une de ses grandes passions) et tous ses livres suivants jusqu’à sa mort en 1962.

A signaler : la publication il y a quelques semaines de la correspondance inédite de Virginia Woolf et Vita Sackville West aux éditions Stock.

lundi 6 décembre 2010

"En un monde parfait" de Laura Kasischke (Christian Bourgois)


Le dernier roman de cette romancière que j'apprécie particulièrement (comme je l'ai déjà dit dans un petit dossier sur son oeuvre pour la revue l'Ampoule) est certainement son meilleur. Pourquoi ? Tout d'abord, parce qu'elle fait un pas de plus vers le fantastique, univers avec lequel elle n'avait fait que flirter jusque-là et que ça lui va bien. Ensuite, parce que la catastrophe, d'habitude latente derrière des apparrences trop lisses pour être honnêtes, est ici explicitée et assumée : il a pour nom virus de la grippe de la Phoenix. 


Comme souvent chez Kasischke, le personnage principal n'est pas d'emblée sympathique aux lecteurs. Il s'agit ici de Jiselle, 32 ans, belle et hôtesse de l'air, qui va se marier avec Mark, un beau pilote (mais père de trois enfants orphelin de mère : et là est le problème...). On peut croire durant quelques pages au stéréotype de la femme parfaite - symbolisée par ses escarpins italiens épousant parfaitement la courbe de ses pieds - mais il n'en est rien. Mais les failles de cette femme apparaissent peu à peu sous la plume terriblement efficace et subtile de L.K. Quand, à peine mariée, elle se retrouve seule avec les trois enfants alors que Mark est bloqué en Europe (en quarantaine), elle fait face au mieux et s'adapte tant bien que mal aux coupures d'électricité, aux rumeurs alarmantes sur les origines du virus et surtout aux doutes sur l'amour de Mark qui ne semble pas pressé de rentrer. 
Des références à l'univers d'Hitchkock parsèment le livre avec bonheur : le spectre d'une Rebecca, l'ombre des oiseaux, etc. La romancière américaine, comme toujours (peut-être encore plus ouvertement ici), développe un bestiaire inquiétant : après l'invasion des souris et des rats dans les maisons, c'est un cougar qu'elle croise dans le jardin et qui vient s'attaquer à une oie recueillie par la famille. 
Il faut tout le talent de Laura Kasischke pour commencer un roman avec la légèreté d'une bluette hollywoodienne et le terminer, 300 pages plus tard, dans une ambiance très proche de "La route" de Mac Carthy (impossible qu'elle ne l'ait pas lu !). Sauf que Kasischke est un écrivain résolument optimiste (malgré sa critique féroce de l'Amérique d'aujourd'hui) et si tout le monde n'en ressort pas vivants, c'est bien l'espoir qui gagne à la fin puisque les vivants ont bien l'intention de vivre. 

Extraits :

"Un matin de la première semaine d'avril, une nuée de plusieurs milliers de merles sortit du ravin et passa au-dessus de la maison. leur vacarme réveilla Jiselle et même Sara se leva pour sortir les contempler. Le ciel en était assombri et tout frissonnant, comme si l'on avait écorché la matinée afin de mettre à nu son système nerveux."



"Là-bas, au milieu de l'aire de stationnement presque déserte du drugstore, se voyait un petit groupe de choses sombres, couvertes de fourrure. Bougeant, mais sans précipitation aucune. Grouillant. Des animaux, visiblement. Mais de quelle espèce ? Elle se frotta les yeux, se pencha encore en avant pour mieux voir. Ils étaient huit ou neuf. Des queues. Des pattes. De couleur noire."

"La fois où Mark fut absent plus de quelques nuits d'affilée, Jiselle commença à se languir. Elle découvrit qu'elle n'avait jamais su jusqu'alors ce que signifiait ce mot ni éprouvé ce sentiment - celui où quelque chose ou quelqu'un vous manque au point d'en ressentir une souffrance physique. Elle s'enfermait à clé dans leur chambre et, ouvrant la penderie, elle prenait ses uniformes dans ses bras et y enfouissait le visage pour humer leur odeur. Le coeur serré, elle fermait les yeux et il arrivait qu'elle tombe à genoux, tordue en deux par une douleur à l'abdomen, comme si elle avait reçu une flèche empoisonnée."



"Sa mère lui avait demandé : "Quel genre de femme consent à épouser un homme qu'elle connaît depuis trois mois ? Un homme qui a trois enfants? Un homme dont elle n'a pas rencontré les enfants ? "
Si Jiselle avait été un type différent de fille ou de femme, elle aurait pu répondre : "Le genre de femme que je suis maman" ; mais même au temps de son adolescence, alors que sa meilleure amie lançait communément à la tête de sa propre mère "Salope, je te déteste!" Jiselle présentait des excuses à la sienne pour n'avoir pas dit "s'il te plaît" en redemandant de la salade.
Au lieu de cela, elle répondit : "Je l'aime, maman". Sa mère eut un reniflement dégoûté."