Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

lundi 31 janvier 2011

Palmarès du festival d'Angoulême


Ce week-end avait lieu le festival de B.D. d'Angoulême. Malheureusement je n'étais pas sur place mais je me réjouis du palmarès et certains auteurs récompensés me confirment mes choix de lecture pour les semaines à venir (car il n'y pas pas que les roman de la rentrée littéraire de janvier dans la vie ! ).

Tout d'abord bravo aux membres du jury du festival d'avoir enfin récompensé le génial Art Spiegelman par le Grand Prix : j'avais déjà dit tout le bien que je pensais du cultissime "Maus".

Ensuite, j'ai hâte que le facteur m'apporte le roman graphique que j'ai commandé hier (avant même qu'elle ait eu le Prix de la révélation) : "Trop n'est pas assez" de Ulli Lust (Editions ça et là) , le récit autobiographique d'une punkette.

Enfin, j'avais lu et entendu ici et  là beaucoup de très bonnes critiques de "Asterios Polyp" de David Mazzucchielli (Casterman) et le prix spécial du jury qui lui a été décerné va m'encourager un peu plus le lire.

L'intégralité du palmarès sur le site officiel.










dimanche 30 janvier 2011

Episode 5 : T.S. Eliot, un Nobel de littérature au catalogue de la Hogarth Press


Thomas Stern Eliot (1888-1965) est né et a grandi aux U.S.A., dans le Missouri. Il fait ses études universitaires à Harvard où il s’intéresse à Dante, à Jules Laforgue et au symbolisme français. Sa thèse (publiée seulement en 1964) a pour titre « Connaissance et expérience dans la philosophie de F.H. Bradley ». En 1914 il quitte les U.S.A. pour étudier quelques temps en Allemagne, puis à la Sorbonne et enfin au Merton College à Oxford. En 1915 il s’installe à Londres, enseigne à la Highgate School et écrit des critiques pour The Times Literary Supplement, puis travaille pour une banque à partir de 1917. Après un bref passage à The Egoist en tant qu’assistant d’édition, il devient l’éditeur de la revue Criterion de 1922 à la fin de sa publication en 1939. Il a commencé à publier sa poésie, encouragé par Ezra Pound. Hormis un poème écrit lorsqu’il était étudiant à Harvard et qui paraît dans le magazine Poetry en 1915, on peut dire que c’est Harriet Shaw Weaver qui est sa première éditrice en 1917.
 
T.S. Eliot est un des trois auteurs publiés par la Hogarth Press qui a obtenu le Prix Nobel de Littérature (en 1948), il est une figure majeure du modernisme en littérature, un des auteurs les plus brillants de la maison d’édition fondée par les Woolf. Les circonstances de la rencontre entre les Woolf et T.S.Eliot sont confuses : Clive Bell prétend les avoir présentés en 1916 alors que Leonard affirme que c’était en 1917, ce qui est sûr en tout cas, c’est que ce dernier lui écrit en octobre 1918 pour lui demander de publier ses prochaines œuvres à la Hogarth Press. En effet, Virginia et lui avaient lu et beaucoup aimé le recueil de poèmes publié par Harriet Shaw Weaver. Ils se rencontrèrent en novembre 1918, Eliot leur montra quelques poèmes et ils discutèrent de ses théories sur la poésie.

Le 22 janvier 1919 ils commencèrent à travailler à la publication des poèmes, le travail fut terminé le 19 mars et le tirage fut de 250 exemplaires. Les sept poèmes publiés par la Hogarth Press sous le titre de Poems sont les suivants : « Sweeney among the Nightingales », « The Hippopotamus », « Mr. Eliot’s Sunday Morning Service », « Whispers of immortality », « Le spectateur », « Mélange adultère de tout » et « Lune de miel ». Le mélange de styles et de thèmes de ces poèmes révèlent un écrivain en pleine transition.

En 1923, la publication de The Waste Land, archétype du poème moderniste, pourrait laisser croire que la Hogarth Press est un éditeur de poésie d’avant-garde, or cela ne correspond pas tout à fait à la réalité. T.S. Eliot ainsi que les poètes publiés sous l’impulsion de Lehmann sont plutôt des exceptions dans le catalogue de la maison d’édition qui a surtout publié de la poésie « traditionnelle ».

Les Woolf étaient très fiers d’avoir publié Poems, puis The Waste Land, ils prétendaient même que personne d’autre qu’eux n’aurait pu les publier et qu’ils avaient fait connaître et reconnaître Eliot. Selon Willis, cette vanité des Woolf est largement injustifiée dans la mesure où plusieurs grandes maisons d’édition, pour leur image de marque, publiaient des petits volumes de poésies qui ne leur rapportaient que très peu de bénéfices : Blackwell of Oxford, Chatto & Windus, Benn, Heinemann, Grant Richards, Cape ou Constable. D’ailleurs entre deux livres pour la Hogarth Press, Eliot publie deux autres livres chez d’autres éditeurs : il s’agit de Ara Vos Prec et de The Sacred Wood, tous deux publiés en 1920, le premier chez Ovid Press et le second chez Methuen. Publier Aras Vos Prec à la Ovid Press était surtout un geste d’amitié vis-à-vis d’un compatriote américain, Rodker, poète et éditeur débutant (le livre d’Eliot est la toute première production de la maison d’édition). A cette époque, les arrangements entre la Hogarth Press et les auteurs étaient purement informels et Eliot était donc totalement libre de publier chez d’autres éditeurs.

Dès mars 1922, Eliot parle à Virginia d’un poème de 40 pages qu’il est en train d’écrire et qu’il considère comme son chef d’œuvre. Avant d’être publié par la Hogarth Press, le poème paraît dans la revue Criterion (en octobre 1922), spécialement créée par Lady Rothermere pour publier Eliot. Puis c’est le Dial qui le publie aux U.S.A. où il obtient le Dial Prize doté de 2000 dollars pour le meilleur poème de l’année. Eliot donne le manuscrit à la Hogarth Press à la fin de l’année 1922, la publication est prévue pour septembre 1923 et les Woolf décident de réaliser l’impression eux mêmes. Virginia s’investit beaucoup sur ce projet et ressent un grand soulagement quand le travail est terminé, The Waste Land étant un des plus important challenge typographique pour la Hogarth Press. Si l’on en croit Willis, les quelques coquilles présentes dans le texte firent la joie des amis, des collectionneurs et des bibliophiles, donnant encore plus de valeur à l’édition originale.

L’œuvre de T.S.Eliot est aujourd’hui lue et reconnue dans le monde entier, notamment grâce au Prix Nobel de Littérature qu’il reçut en 1948. Cependant en 1923 elle était loin d’avoir acquis un lectorat important. Les ventes de The Waste Land furent très modestes à sa sortie : 47 exemplaires vendus par souscription avant publication, le 4 décembre on comptabilisait 189 exemplaires, et le 31 mars 1924 seulement 330 exemplaires avaient été vendus. Il faudra finalement attendre le début de l’année 1925 pour écouler le tirage, que la maison rentre dans ses frais et qu’Eliot touche 25 % des bénéfices. Leonard Woolf considérait que grâce à lui Eliot était passé du statut d’écrivain américain à celui de poète anglais majeur de son époque. Toute une génération de jeunes gens de l’après-guerre fut profondément marquée par l’ironie, la désillusion et le désespoir de T.S.Eliot. En effet, comme le notait Leonard, c’est chez la jeune génération qu’Eliot eut le plus d’écho, la Hogarth Press reçut d’ailleurs un grand nombre de manuscrits de jeunes auteurs imitant Eliot à partir de 1925 qu’elle rejeta pour la plupart. A l’inverse, l’établishment littéraire ne comprenait pas le livre et le trouvait absurde. Si T.S.Eliot est une figure centrale de la Hogarth Press, c’est également en raison de la profonde amitié qui le liait à Virginia et Leonard Woolf.

mercredi 26 janvier 2011

« Moi comme les chiens » de Sophie Di Ricci (Moisson Rouge)


A peine sorti de l’adolescence, Willy Vial, issu d’un milieu modeste, quitte sa famille pour la grande ville la plus proche. On y retrouve comme dans toutes les grandes villes les mêmes H et M, Mac Do et FNAC, les mêmes bars gay, les mêmes zones urbaines désertées de tous sauf de ceux qui cherchent à louer leurs corps et les clients. Car Willy qui se fait désormais appeler Alan se rend compte que ses charmes, sa jeunesse et son look de rock stars ne laissent pas indifférent la gente masculine. Avec Bouboule et Mickey, deux jeunes camés de son âge qui vivent plus ou moins à la rue, il se met donc à se faire rétribuer contre prestations sexuelles mais lui se fixe ses propres limites dans les actes qu’il accepte. Entre prise de coke, attente du client seul sous l’abribus en écoutant du punk, il suit la coupe du monde de foot… Mais qui est donc cet homme quadragénaire qui se fait appeler Hibou et qu’il l’espionne la nuit ? Est-il vraiment un ancien du grand banditisme ? Que veut-il à Alan ? Et qu’adviendra-t-il du rêve d’Alan, partir au Canada, travailler chez un disquaire et fonder un groupe de punk garage ?

Un roman qui commence comme un portrait social d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui : pas celle qui a sa carte d’étudiant et rentre le week-end chez papa / maman pour laver son linge et manger des bons petits plats, non, l’autre, celle qui est en errance et qui se cherche en se perdant parfois, au bord du précipice… Le roman évoque très bien ces deux jeunesses lorsqu’ Alan, qui aime s’inventer des vies, se fait passer pour un étudiant auprès de jeunes de l’UNEF qui parlent manifs dans un café.
Un roman qui continue comme une très belle histoire d’amour improbable entre deux hommes qui ont 24 ans de différence d’âge et peu de points communs et qui refusent de se définir comme homosexuels.
Et enfin un roman sur une vengeance inéluctable ... comme dans les meilleurs polars américains.


Enfin un premier roman qui n’est pas écrit par une agrégée de Lettres ! Cela fait plaisir ce petit vent frais dans notre monde littéraire trop souvent sclérosé par l’ennui, le manque d’audace et trop de grandes références mal digérées.



Sophie Di Ricci, 28 ans et dont c’est le premier roman, a du talent pour poser son décor (urbain, très urbain, trop urbain) et nous faire croire en ses personnages de loosers paumés qui rêvent d’un autre vie pour les plus jeunes ou essaient d’oublier leur vie d’avant pour les plus âgés. Les dialogues fusent et sonnent juste au fil de pages dans des petits chapitres qui ressemblent à des scènes de film. Pas de fioritures, pas d’auteur se regardant écrire comme c’est si souvent le cas, pas de longueurs non plus. Une belle réussite, une romancière et une maison d’édition à suivre (chapeau pour la couverture et le rouge vif de la tranche qui se voit de loin une fois le livre rangé dans la bibliothèque).

Merci à Babelio et aux éditions Moisson Rouge pour cette découverte.

Présentation de la maison d'édition, plus d'infos sur ce livre et interview de l'auteur ici.

Et , une interview de l'auteur par Babelio.

dimanche 23 janvier 2011

"Hécate et Belzébuth" de Stéphane Melchior-Durand et Loïc Sécheresse (Manolosanctis)


Vous aimiez Sailor et Lula ? Vous adorerez Hécate et Belzébuth, un couple rock and roll en diable (si j’ose dire) ! Lui je ne vous le présente pas (un gros balèze rouge vif à la libido surdéveloppée) et elle c’est une jolie femme qu’on accuse d’être sorcière sous prétexte qu’elle fabrique quelques filtres d’amour, se promène nue et prône l’amour libre …

On suit sur 96 pages en couleurs ou noir et blanc les folles aventures de ce couple pas banal accompagné de leur cerbère domestique. On sourit beaucoup au fil des pages, on apprécie les références à l’histoire de l’art et les clins d’œil à notre époque à travers des dialogues enlevés et un dessin qui n’est pas sans faire penser à Joan Sfar.

Grâce à ce partenariat avec B.O.B., j’ai découvert à la fois deux auteurs, un livre, une maison d’édition participative spécialisée dans la B.D. et un site internet où l’on peut découvrir et soutenir des auteurs en devenir ( bien sûr on y voit des choses inégales et plus ou moins abouties mais c’est aussi cela l’intérêt : voir l’œuvre en train de se faire) et lire gratuitement des B.D.

Une maison d’édition à suivre et des auteurs à suivre donc …

Interview des auteurs ici.

Les blogs des deux auteurs :

http://www.loicsecheresse.com/blog/

http://blog.paquesman.com/stephanemelchiordurand/









mercredi 19 janvier 2011

« Sonietchka » de Ludmila Oulitskaïa (Gallimard)

Plusieurs personnes de confiance m’avaient déjà recommandé de lire les romans de cette auteur russe et puis à cause d’autres livres à lire, d'une incertitude sur le roman par lequel commencer, je n’en avais lu aucun jusqu’à celui-ci.
Alors pourquoi « Sonietchka », un petit roman d’une centaine de pages publié en 1996 ? Parce que c’est un coup de cœur de la bibliothécaire responsable de la section adulte de la médiathèque dans laquelle je travaille et qu’elle me l’a mis entre les mains et qu’elle aussi est de bons conseils.



Une histoire simple : une histoire d’amour entre une bibliothécaire adorant lire et un peintre qui ne peint plus depuis son retour des camps. Une écriture classique mais élégante. Des personnages féminins très forts : Sonietchka, lectrice passionnée qui découvre l'amour sur le tard, mais aussi Tania, sa fille amoureuse de l’amour et Jasia, jeune femme étrange qui finit par prendre sa place dans le cœur, le lit et même les tableaux de son mari. Bref, tous les ingrédients d’un bon livre.

Si vous aimez la littérature, si vous aimez la peinture, si vous aimez les histoires d’amour, vous aimerez ce livre. Sinon…et bien c’est que vous ne méritez pas de l’aimez.



Extraits :

« Quant à l'âme imperturbable de Sonietchka, enrobée dans son cocon de milliers de livres lus, bercée par le grondement et la fumée des mythes grecs, par la stridence hypnotique des flûtes moyenâgeuses, l'angoisse venteuse et brumeuse d'Ibsen, la pesanteur détaillée de Balzac, la musique astrale de Dante et le chant de sirène des voix pointues de Rilke et de Novalis, envoûtée par le désespoir moralisateur que les grands écrivains russes pointent vers le cœur même du ciel... »



« Elle tombait en lecture comme on tombe en syncope, ne reprenant ses esprits qu'à la dernière page du livre. »

« Au fond de son âme, elle s'attendait secrètement à tout instant à perdre ce bonheur, comme une aubaine qui lui serait échue par erreur, à la suite d'une négligence. »

« Sonia avait fait sur son mari une découverte épouvantable : il n'appréciait pas du tout la littérature russe, il la trouvait nue, tendancieuse et insupportablement moralisatrice. Il ne faisait qu'une exception, bien à contrecœur : Pouchkine. »

« elle comprit que ses dix-sept ans de bonheur conjugal avaient pris fin [...] "Comme c'est bien qu'il ait désormais à ses côtés cette belle jeune femme, tendre et raffinée, cet être raffiné, cet être d'exception, comme lui ! songeait Sonia. Et comme la vie est bien faite, de lui avoir envoyée sur ses vieux jours ce miracle qui l'a incité à revenir à ce qu'il y a de plus important en lui, son art..." Vidée de tout, légère, les oreilles bourdonnant d'un tintement limpide, elle entra chez elle, s'approcha de la bibliothèque, y prit un livre au hasard et s'allongea en l'ouvrant au milieu. C'était La Demoiselle paysanne de Pouchkine. »

 

dimanche 16 janvier 2011

« N’avez-vous pas froid » d’Hélène Bessette (Laureli, Léo Scheer)


Comme d’habitude, c’est encore une voix forte que donne à entendre Bessette dans ce roman qui vient d’être réédité par les éditions Léo Scheer. Mais, une fois n’est pas coutume, c’est celle d’un homme, un pasteur de trente ans qui écrit des lettres à sa femme partie se faire soigner en Suisse. Habile processus littéraire qui contraint le lecteur à deviner en creux la personnalité de cette femme absente et la réalité de l’histoire de ce couple qui est en train de se séparer.

On retrouve ici cette écriture tranchante qui est presque la marque de fabrique de Bessette : la ponctuation limitée au point, des phrases courtes qui tombent comme des sentences, des formules qui reviennent comme des obsessions (« ma pauvre Dora » par exemple).

Le pasteur, mari de Dora depuis dix ans et père de ses deux enfants oscille sans cesse durant les cinq mois de leur correspondance (qui s’étale des derniers jours de 1960 à l’été 1961) entre supplications de bien vouloir rentrer à la maison, accusations d’être une mauvaise épouse, reproches divers et variés, tentatives d’accommodements pour sauvegarder les apparences. Car s’il en veut de quelque chose à sa femme c’est bien d’être libre quand lui est enfermé dans ses obligations de pasteurs et sa mauvaise conscience chrétienne alors même qu’il dit ne pas avoir la foi.



Et puis, comme il y a une autre femme dans sa vie et qu’il rêve de devenir grâce à elle un autre homme, celui que Dora l’aurait empêché d’être, le divorce devient la solution avec l’injure en prime et les affaires de gros sous, en plus de la question de la garde des enfants.

Bref, un homme et un femme se séparent, rien de bien original si ce n’est une fois encore la langue de Bessette qui creuse son sillon avec une force et une précision remarquables. Au passage, c’est les institutions qui en prennent pour leur grade (mariage, famille, Eglise) ainsi que la bonne société bourgeoise toujours pressée de juger et de calomnier son prochain autour d’une tasse de thé, comme si de rien n’était.



Après la magnifique Dora Bruder de Modiano, cette Dora-là restera dans ma mémoire de lectrice une belle héroïne absente : « celle qui refuse de vivre sous condition » (selon l’expression de son ex-mari). Et il semble qu’il y ait beaucoup d’Hélène dans cette Dora (mariée à un pasteur avec qui elle a eu deux enfants, elle a divorcé dans des conditions similaires).



Il faut signaler la très belle post-face de Maylis de Kerangal (qui a vraisemblablement encore un pied en Amérique pour nommer sa post-face « Canyon Bessette ») et dont je retiendrais une phrase : « Tout ce qui occupe Bessette, c’est la mise à nu – de la langue, de la société. »

Un livre à lire de toute urgence que vous soyez déjà lecteur de Bessette ou que vous ne demandiez qu’à le devenir.

jeudi 13 janvier 2011

"Intérieur" de Gabriella Giandelli (Actes Sud)

Dans un immeuble ordinaire, situé dans un quartier un peu triste, des gens se côtoient : des jeunes un peu perdus, une vieille dame qui va mourir, un couple en crise ... et même une famille de fantômes qui vit comme si de rien n'était, un peu plus transparents que les autres peut-être, mais si peu. Et au milieu d'eux, un étrange lapin blanc que l'on croirait tout droit sorti d'"Alice au pays des merveilles", avant de comprendre qu'il a plus à voir avec les mythologies indiennes que Lewis Caroll. 






Un magnifique roman graphique, qui navigue entre réalisme social et onirisme débridé. Une belle préface de Dominique A  - qui évoque la douceur et la mélancolie de l'univers graphique de cette jeune artiste - devrait terminer de vous convaincre de lire ce roman graphique sorti il y a quelques mois en France, et ce de toute urgence.

dimanche 9 janvier 2011

« Just Kids » de Patti Smith, traduit par Héloïse Esquié (Denoël)


Ce livre aurait pu s’appeler « Autoportrait de l’artiste en jeune femme » mais « Just Kids » c’est bien aussi : ça claque sous la langue, c’est fort, brut et poétique comme les meilleures chansons de Patti Smith…
Une autobiographie qui reçoit le National Book Award ce n’est pas fréquent et « Just kids » l’a obtenu en 2010 : preuve si besoin était de la qualité littéraire de ce texte où l’on ne s’ennuie pas un instant.
Loin des clichés de la vie de rock star, c’est l’histoire d’une femme qui se découvre poète et c’est surtout l’histoire d’un jeune couple qui se cherche, s’aime, se perd, se retrouve, crée ensemble dans une chambre du Chelsea Hotel … C’est tout un pan de la culture underground du New York des années 60 puis 70 qui défile sous la plume élégante et sincère de Patti Smith : les auteurs beat, les groupes punk, la Factory, le CBGB, les galeries d’art, les troupes de théâtre expérimental …
Car avant d’être une rock star, celle de « Horses », « Rock and roll niger » ou « Because the night », Madame Smith s’est essayée au théâtre, au dessin, à la photo, à la fabrication des colliers et autres petites amulettes mais c’est surtout la poésie qui brûle en elle depuis toujours et qui ne la quittera, c’est certain qu’à son dernier souffle. L’amour de l’art est palpable à chaque page de ce superbe livre qui raconte surtout sa relation avec Robert Mapplethorpe, « l’artiste de sa vie » selon son expression (l’homme de sa vie, celui avec qui elle a eu deux enfants, Fred Sonic Smith, elle ne l’a rencontré que bien plus tard).
Si le bouillonnement artistique new-yorkais est au cœur du livre, elle ne cherche pas à embellir cette période d’apprentissage de sa vie d’artiste et de femme et nous raconte les petits boulots dans une librairie, chez un disquaire, la faim qui creuse l’estomac, la douleur de voir l’homme qu’elle aime s’éloigner d’elle pour explorer son identité homosexuelle. Passionnant de découvrir que Patti Smith a mis du temps à devenir chanteuse et compositrice et que son compagnon n’a pas tout de suite fait de la photo (alors qu’il sera célèbre essentiellement en tant que photographe). Non seulement il existait une émulation entre eux mais leurs univers artistiques se répondaient, et d’autre part, c’est lui qui l’a poussé à mettre ses poèmes en musique et à monter sur scène et c’est elle qui l’a convaincu de se mettre à la photo. C’est donc le livre d’une éducation sentimentale et artistique que ce « Just kids ».
Patti Smith apparaît, au fils des pages comme une grande dame, émouvante dans son décalage par rapport à son époque : elle dit par exemple avoir à peine remarqué qu’on avait mis le pied sur la lune. Un pied au XIXème (Baudelaire, Rimbaud) et un autre dans les années 70 (Warhol, Sam Shepard, Janis Joplin).
Les dernières pages évoquant la mort de Robert Mapplethorpe, atteint du sida, à la fin des années 80, alors que Patti Smith met au monde son deuxième enfant, sont bouleversantes.



Un livre à lire en réécoutant les disques de Patti Smith, surtout les trois premiers, « Horses » en tête !


Quelques photos de Robert Mapplethorpe (autoportraits et portraits de Patti Smith):










Pour aller plus loin sur ces deux artistes, leurs sites officiels :


dimanche 2 janvier 2011

« L’Homme-Alphabet » de Richard Grossman (Le Cherche midi, collection Lot 49)


Un mot tout d'abord sur la collection «Lot 49», ainsi nommée en hommage au roman de l’écrivain américain Thomas Pynchon et dirigée par Claro (traducteur de Pynchon) et Hofmarcher. Cette collection a pour but de mettre en avant des auteurs américains représentant d’une certaine tradition d’expérimentation littéraire, stylistique et même typographique. Dans cette collection, outre Vollman et Richard Powers, certainement les plus connus en France, on trouve Brian Evenson, Nicholson Baker, William Gass ou Ben Marcus.

Richard Grossman est né en 1943 au Texas, il est diplômé de Stanford et a été salué par des auteurs comme Kathy Acker et William Vollmann. Il a d’abord publié de la poésie avant de s’attaquer à une ambitieuse trilogie inspirée des trois cercles de Dante. « L’Homme alphabet », publié aux Etats-Unis en 1993, est le premier volet de cette fresque en trois temps intitulée « American Letters » : alors bienvenue en Enfer, ami lecteur …



Les meurtriers de papier se suivent et ne se ressemblent pas (quoi que) : après Marie, la prof de français tueuse à l’incipit croisée dans «Tuer le temps» de Nimzowitsch, voici Clyde, le poète meurtrier (et parricide) surnommé l’homme-alphabet car il a le corps recouvert de tatouages de lettres. Au début du livre, il est sorti de prison où il a passé vingt ans pour le meurtre de ses parents et est devenu un poète célèbre mais controversé et croit vivre le parfait amour avec sa fiancée Barbie, une ex-prostituée. Cependant, parmi ses clients il y a des hommes politiques en vue et quand elle tente de faire chanter un sénateur aux ambitions présidentielles, les choses dégénèrent et Clyde se trouve embarqué dans une sale affaire, essayant de sauver Barbie tout en se demandant s’il n’est pas victime d’un piège auquel elle aurait participé.

Attention : il ne s’agit pas ici d’un banal thriller, « page turner » à suspens. C’est plutôt les amateurs de littérature américaine à la Faulkner ou même Joyce Carol Oates, ceux qui dissèquent la société américaine « d’en bas » tout en soignant le style, qui seront comblés. Clyde, fils unique, a grandi au milieu d’une famille pour le moins déséquilibrée : mère folle, père alcoolique, relation SM entre les deux. Jusqu’au jour où ….il tue papa et maman peut-être aussi (il ne le sait pas lui-même, souffrant de black out durant lesquels il perd conscience de ses actes). On croise aussi dans ce gros roman de presque 500 pages un prêtre tueur à gage, une étrange petite fille trisomique, un clown pervers (ou est-ce une poupée-clown ?) et j’en passe.

Outre l’invention formelle du langage (jeux de mots, phrases sans points, etc.), la caractéristique principale du livre réside dans ses jeux typographiques (polices de caractères, taille des caractères, texte non justifié, etc.). A ce propos, un petit coup de chapeau à Héloïse Esquié, la traductrice qui n'a pas dû ménager ses efforts pour traduire au mieux ce pavé atypique. Si cette dimension expérimentale et ludique peut se comprendre par le fait que le narrateur qui fait ici ses confessions est un poète, je mentirais si je prétendais que cela ne m’as pas lassée à partir de la deuxième moitié du livre.
Hormis ce petit bémol, je conseille ce roman choc au style enlevé et à la forme originale d’un écrivain apparemment très ambitieux (ce qui me semble une qualité en littérature) aux lecteurs n’ayant pas peur de se confronter à des descriptions assez crues de la violence et à des univers glauques.

Une stimulante lecture, en avant-première puisque le livre ne sort en librairie que fin janvier, pour laquelle je remercie les éditions du Cherche Midi et à B.O.B.

Tout sur Richard Grossman (mais en anglais) sur son site.

Et l'intéressant blog de Claro est consultable ici.