Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

lundi 21 février 2011

« Le signal » de Ron Carlson (Gallmeister)

Un homme attend une femme. Il n’est pas sûr qu’elle viendra. On est en septembre, au milieu de nulle part, il fait nuit. Il se souvient de leur première excursion dans cette nature sauvage et préservée il y a dix ans, avant qu’elle ne soit sa femme. Dix ans plus tard, elle ne l’est plus et vient pour lui faire plaisir, en amie simplement, pour l’aider à tirer un trait sur une année horrible et repartir d’un bon pied dans la vie. Car le jeune homme de vingt ans épris de liberté travaillant au ranch de son père a bien changé depuis que la jeune étudiante en musique issu d’un milieu bourgeois et intellectuel l’a rencontré : mort de son père, difficultés financières, problème d’alcool, mauvaises fréquentations et même passage par la case prison dont il vient juste de sortir quand commence l’histoire.
Mais cette simple excursion entre amis, anciennement mari et femme est aussi une mission rémunératrice pour Mack qui doit retrouver un drone émettant un signal très faible pour le compte d’un homme mystérieux …  et le choses se compliquent encore quand ils se rendent compte qu'ils ne sont pas seuls...

Un roman qui plaira aux amoureux des grands espaces américains et aux amoureux de l’amour avec en prime du suspens et une belle écriture.

J’avais déjà lu un livre de la collection « Nature writing » que j’avais beaucoup aimé (« L’homme qui marchait sur la lune » d’ Howard Mc Cord) et à nouveau je n’ai pas été déçu avec « Le signal ». Une lecture que je conseille donc.



Extraits :
« Le retour est toujours un moment délicieux. Sales et fatigués, ils parlaient, discutaient des poissons qu'ils avaient attrapés, de la randonnée. Ces jours-là, son père disait toujours : “Être sale, comme avoir faim, ce sont des choses magnifiques qui se méritent. Nous l'avons bien mérité, alors allons nous laver et manger.” Il avait appris à Mack à ne jamais mépriser la faim mais à s'en servir comme d'un instrument, et ils avaient mangé d'excellents steacks dans les gros relais routiers à la lisière des villes de l'Ouest quand ils descendaient des montagnes. “Servons de nous de ça comme il faut.” - Mack avait dit ça à Vonnie chaque année; ils savaient tous les deux qu'ils mangeraient des steacks et boiraient des boissons fraîches sorties de la glacière qu'ils avaient gardée de côté : une célébration et une dernière nuit à camper près des voitures au-dessus du monde. »



« Il était aussi loin des routes qu'on pouvait l'être dans ce pays, et il avait la sensation primitive et rare d'être la première personne à marcher ici, et quelques minutes plus tard, à marcher ailleurs. Depuis le début du temps. Ce plateau rocheux incliné était nu et indifférent ; parfois, certains endroits révélaient leur indifférence. Ils étaient là depuis une éternité et y resteraient. Les rochers se fichaient de ce qui arrivait à l'homme, ils s'en fichaient il y a mille ans et ils s'en ficheraient dans mille milliers d'années. Partout autour de lui, il voyait des rochers qui s'en fichaient et s'en ficheraient toujours. C'était exaltant, Mack savait qu'il était en plein mélodrame. Le soleil ici n'avait pas d'âge et il était lui aussi indifférent. Mack sourit. »

D’autres critiques de ce livre à lire sur Babelio.

Le site des éditions Gallmeister 

Merci à B.O.B. et aux éditions Gallmeister pour cette expédition étonnante au cœur de l’Amérique sauvage !

jeudi 17 février 2011

« Trop n’est pas assez » de Ulli Lust (Ca et là)

Dans ce gros road book, on suit les pérégrinations d’Ulli et Edi, deux punkettes autrichiennes encore mineures qui n’ont pas froid aux yeux et décident d’aller en Italie durant l’été 1984 par leur propres moyens, c’est-à-dire sans argent, sans passeport, sans connaître le pays et sans avoir rien prévu. Entre galères (les hommes lourds qui ne comprennent pas le mot « non », les bagarres de rues avec des skinheads, la faim, etc.), grands moments de joie (le concert des Clash), espoirs, doutes et petites trahisons entre amies, Ulli Lust entraîne le lecteur dans ses souvenirs d’adolescence, cette période où tout semble encore possible.
Un excellent roman graphique pour vous faire vivre ou revivre les années punk comme si vous y étiez.

Un mot sur l’auteur : née en 1967 à Vienne (Autriche), Ulli Lust a suivi des études artistiques à Berlin, où elle vit désormais. D'abord illustratrice pour enfant, elle se lance dans la bande-dessinée en 1998, pratiquant la bande-dessinée reportages pour plusieurs journaux et magazine, comme le Frankfurter Allgemeine Zeitung, Das Magazin, Le Monde diplomatique et Die Zeit. En 2001, elle publie chez Monogatari son premier recueil de bande-dessinée, Alltagsspionage. Elle signe de nombreux autres ouvrages, et notamment « Fashionvictims, Minireportagen aus Berlin » (2008, Avant-Verlag). Elle a participé au collectif "Pommes d'amour" (publié en 2008 chez Delcourt) et L'employé du Moi a édité en 2009 son récit érotico-mythique : "Airpussy". Ulli Lust est également la créatrice du site de publication online electrocomics.com où elle publie des e-books et des strips d'auteurs du monde entier.
Cette B.D. a obtenu le Prix Fauve de la révélation au dernier festival d’Angoulême.

lundi 14 février 2011

Interview de Thomas Dorville, traducteur de "Crevez charognes" de Herbert J. Pastorius (éditions de l'Abat-Jour)


Une fois n'est pas coutume, l'interview qui va suivre ne s'intéresse pas à un éditeur ou un auteur mais à un traducteur : Thomas Dorville, le traducteur de "Crevez charognes" de Herbert J. Pastorius, un polar foutraque de science-fiction nihiliste, le deuxième roman publié par les éditions de l'Abat-Jour.

Marianne : Pouvez-vous tout d'abord vous présenter en deux mots ?

Je m’appelle Thomas Dorville, j’ai trente-cinq ans, je suis né à Montréal, j’ai grandi au Canada et fait une partie de mes études en France. Je vis maintenant à Montpellier, où je travaille dans l’informatique. Je ne suis donc pas à proprement parler « traducteur », et je n’ai jamais travaillé de près ou de loin dans l’édition. Le hasard m’a donné l’occasion de mettre en avant un livre atypique, ce que j’ai tenté de faire au mieux.

M : Quel a été le parcours hors norme de ce livre que l'on pourrait qualifier de maudit avant que les éditions de l'Abat-Jour ne s'y intéressent ?

Il est résumé en avant-propos au roman ; pour faire bref, le livre a navigué de mains en mains depuis Chicago en 1987 jusqu’à Montréal en 2010, du sac à dos d’un SDF mort dans un foyer de la ville, un certain Herbert Jeffrey Pastorius, à un collectionneur de livres puis à un libraire ami de mon père et enfin à moi.
Mais comme la plupart des documents ont disparu, dont le manuscrit original, et que les seules informations que j’ai eues étaient détenues par mon père, mort il y a des années, il est possible qu’il ait tout inventé et écrit le roman lui-même, ce dont je doute quand même fortement. Ce parcours tumultueux fait aussi le charme du texte et participe à son mystère, tout autant que son contenu explosif.

M : Pourquoi avez-vous tenu à traduire et faire connaître ce roman malgré les zones d’ombre qui subsistent sur son auteur réel ?

Mon père avait fait une première traduction, que l’on pourrait qualifier de « canadienne » ; avec le refus des éditeurs locaux, j’ai décidé de faire une seconde traduction, « française », avec un argot différent, plus directe, plus violente, afin de proposer le texte à d’autres éditeurs en France.
En ce qui concerne les nombreuses zones d’ombre, cela m’importe peu : ce roman m’a plu, il tranche avec ce que l’on a l’habitude de lire, et parvient à mon sens à divertir le lecteur sans lui faire aucune concession. J’ai trouvé l’histoire bonne (celle du livre), j’ai voulu la faire connaître, sans rapport avec l’histoire proprement incroyable du manuscrit.

M : Comment êtes-vous entré en contact avec les éditions de l’Abat-Jour ?

Un simple e-mail. J’ai proposé le manuscrit dans ma traduction, nous l’avons relu, retravaillé, sans enlever ni ajouter de scènes, jusqu’à aboutir à sa publication.

M : Est-il prévu que les autres textes soient publiés ?

Comme précisé dans l’avant-propos, « Crevez charognes » n’est pas le seul texte qui a, ou qui aurait, été trouvé en 1987. J’ai fini la traduction d’un roman inachevé d’environ 150 pages et de deux longues nouvelles du même auteur, en tout cas écrits dans le même style, quoique dans des genres légèrement différents. J’aimerais bien sûr que ces textes tout aussi intéressants soient publiés, ce qui viendra peut-être plus tard, sans doute aux éditions de l’Abat-Jour.

M : Que diriez-vous pour donner envie aux gens de lire ce roman ?

Qu’ils vont être surpris ! Le texte est violent, bizarre, c’est à la fois un polar furieux, un roman argotique, de la science-fiction très noire, avec un rythme soutenu, beaucoup de rebondissements, des scènes improbables, des avalanches de jurons et des mares de sang. Je le conseillerais à tous ceux que la littérature actuelle ennuie, qui ont en horreur la fiction basée sur les bons sentiments et qui cherchent « something completely different », pour paraphraser les Monty Python.

samedi 5 février 2011

« Coney island baby » de Nine Antico (L’Association)


Deux femmes, deux personnalités, deux parcours, deux époques. Un dénominateur commun : elles ont fait de leur atouts féminins leur métier avec en toile de fond l’Amérique, celles des années 50 pour l’une et celle des années 70 pour l’autre. Bettie Page, l’intellectuelle, qui avait l’ambition d’être actrice et qui fut professeur avant d’être pin-up. Linda Lovelace, fille un peu paumée qui se laisse entraîner dans le milieu du cinéma porno plus par désœuvrement qu’autre chose et devient star grâce au succès phénoménal de « Gorge profonde » en 1972.

Toutes deux incarnent à leur manière l’émancipation des femmes au XXème siècle : la première incarne le glamour des années 50 et la seconde la libération des mœurs des années 70. Il est triste toutefois que toutes deux aient fini par renier leurs actes à la fin de leur vie, l’une sous l’influence des féministes radicales - peu connues pour leur sens de l’humour (et leur goût pour la fellation) - et l’autre embrigadée dans un mouvement religieux.

L’originalité du roman graphique de Nine Antico tient à l’alternance des chapitres sur Bettie et sur Linda et au fait que ce soient deux jeunes femmes d’aujourd’hui aspirantes playmates qui découvrent la vie de ses deux icônes par le récit qu’en fait Hugh Hefner, patron mythique de « Playboy ».

Bref, une double biographie dessinée bien documentée (comme l’indique la bibliographie en fin d’ouvrage) et très agréable à lire.







mercredi 2 février 2011

Christophe Maé contre Céline (une certaine vision de la culture)


Il y a quelques jours Céline s'est vu mis au placard, privé de célébration nationale en cette année 2011. Le fait qu'il s'agit d'un des deux ou trois écrivains français majeurs du XXème siècle n'a, semble-t-il, pas pesé assez lourd dans la balance des mérites et des fautes du ministère. Il semble que Serge Klarsfeld se trompe de combat et entre nous, l'Etat français aurait plutôt dû s'occuper de juger Papon bien avant plutôt que de chercher des poux à Céline.  Bref, lisez et relisez "Mort à crédit" et méfiez-vous des célébrations officielles (et nationales) !  
A titre d'information : Christophe Maé, l'horripilant chanteur sautillant aux textes ineptes, vient de recevoir la médaille de chevalier des arts et lettres des mains de Frédéric Mitterrand. Une certaine vision de la culture donc...

A lire aussi, l'article de Claro sur le sujet.