Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

samedi 26 mars 2011

Autour de « Chbebs ! » : entretien avec Salima Rhamna Partie I


Née en 1975, Salima Rhamna vient de publier son premier roman, « Chbebs ! », aux Editions de l’Abat-Jour.

- Salima Rhamna, qui se cache derrière vous ?

- Salima est véritablement mon second prénom... Rhamna est mon nom d’écrivain, en hommage à la région où ma maman a grandi, au Maroc. Leur association est un clin d’œil à l’écrivaine fictive inventée par Raymond Queneau, Sally Mara, sous l’égide duquel j’aimerais placer mon Chbebs !

- On peut en savoir un peu plus sur vous ?

- J’ai passé (allègrement) la trentaine, et j’enseigne le français dans un collège, dans la région de Bordeaux.

- Votre roman a notamment pour cadre la banlieue. Y avez-vous habité ?

- J’ai grandi dans une cité de l’Essonne, qui sert de modèle à celle que je décris dans Chbebs ! Je garde non seulement un souvenir merveilleux de cette cité mais des attaches amicales. Mes racines sont là-bas. Et j’ai voulu que ce roman soit aussi un hommage au fabuleux concepteur de cette cité, Émile Aillaud, qui est également le papa si injustement vomi des célèbres « Tours nuages » de Nanterre.

- Au fait, « chbebs », qu’est-ce que ce mot signifie ?

- C’est de l’arabe, et c’est de l’argot... À une autre époque, on aurait appelé un chbeb un mignon. Bref, une jolie tapette.

- Vous définiriez votre livre comme un livre gay ?

- Difficile de trouver plus moche étiquette. Non, surtout pas. Même s’il y est question d’amour entre mecs. Et même s’il y est encore plus question de nostalgie d’une certaine forme de discours et d’action tels qu’ils ont eu cours dans les années 70, avant que le « milieu homo » ne tombe presque totalement dans un intégrationnisme consumériste. C’est de ça dont je voulais parler aussi, à travers le personnage de Treuffais, un vieux pédé comme notre époque serait bien incapable d’en produire, et c’est sûrement très dommage. Donc, si vous tenez absolument à ranger mon livre dans un genre, je dirais « polar spagaytti ». Car il s’agit d’un roman noir, mais d’un roman noir « anti-Manchettien ».

- Venons-y... Marcel Treuffais...ce personnage est emprunté à Nada de Jean-Patrick Manchette, n’est-ce pas ?

- Je vais être obligée de parler de moi à nouveau. J’ai grandi cité de La Grande Borne à Grigny donc, à une époque où l’on ne parlait pas de « mixité sociale » mais où ça avait une existence réelle, la cohabitation d’ouvriers et de gens de la classe moyenne. On habitait là. Et dans la famille, côté père cette fois, il y avait cet oncle harki. Très OAS. Autodidacte alcoolique qui m’a marqué, le salaud, et paix à son âme, au fer rouge. C’était un dévorateur de polars, aussi. Bref. Je suis entrée en littérature par sa bibliothèque, à l’oncle, et pardon si c’est pas follement original. C’est comme ça que j’ai découvert A.D.G, entre autres. Chbebs ! est beaucoup plus proche d’A.D.G. que de Manchette, c’est certain.

- C’est une réécriture de Nada ?

- Oui, je crois bien... J’ai repris la trame de Nada et le personnage de Treuffais...pour aller au bout de celui-ci, pour en tirer la substance. Manchette ne fait que l’esquisser, en fin de compte. Il le passe à la trappe. Il l’esquive. C’est comme s’il le dérangeait. Et puis bien sûr, j’ai transposé, dans le contexte d’aujourd’hui. Avec une esthétique « contre » Manchette, donc, « polar spagaytti »... Je dois dire que j’adore le genre western spaghetti… Comment faire rire, pleurer, tresser ensemble politique, grotesque et sublime, profane et sacré. Faire tenir tout ça ensemble. Mention toute spéciale aux chefs-d’œuvre de Sergio Corbucci, et d’abord à Il Grande Silenzio. Je me suis beaucoup inspirée de cette démarche, pour la visée satirique aussi.

- De quoi votre roman est-il la satire ?

- De beaucoup de discours très dans l’air du temps et que je trouve pour ma part odieux et insupportables et très drôles aussi. Je pense aux impeccables implacables de « l’insurrection qui vient ». La ferme de Tarnac payée par papa. Toujours un peu sciée de lire leurs tribunes dans Le Monde. C’est un exemple. Mais la cible, d’abord, c’était Manchette. Et puis Houellebecq aussi. Leurs trucs pour fabriquer de « l’humour » sont très très proches. Essayer de rire de tout ça, en montrant l’envers de la machine. C’est ce que je voulais avec ce livre. Pour moi, un pur roman noir, mais avec du rire. Qui propose en tout cas autre chose que les vieilles merdes sèches de la soi-disant rajeunie Série-Noire.

- On dirait que vous ne cherchez pas à être publiée du côté de Gallimard.

- Alors je vais être très claire : je vis de mon métier, que j’aime (enfin, pas toujours, soyons juste), et je ne cherche effectivement pas à vivre de l’écriture, et encore moins à voir mon nom sur une couverture qui tiendra deux semaines en vitrine avant d’aller au pilon.

- Quel auteur de polar vivant trouve grâce à vos yeux ?

- A.D.G. est toujours et plus que jamais vivant.

À suivre la semaine prochaine, la seconde partie de l’entretien.

« Chbebs ! » (186 pages) est en vente au prix de 6€ en livre numérique sur le site des Editions de l’Abat-Jour.

A visiter : Macache ! le blog de Salima Rhamna  http://salimarhamna.blogspot.com/

lundi 21 mars 2011

« L’écologie en bas de chez moi » de Iegor Gran (P.O.L.)


Un petit pamphlet bien tourné contre l’écologie sobrement intitulé « récit » par l’éditeur P.O.L. sur la couverture. Pour être exacte, disons que ce livre de deux cent pages, qui trouve son origine dans un article pour Libé est plutôt un pamphlet contre la pensée unique liée à l’écologie telle qu’elle existe et prolifère en ce moment en France et dans les pays industrialisés en général.



Avec un humour pince-sans-rire, une bonne dose de mauvaise foi et quand même quelques exemples bien choisis, Gran s’en prend aux donneurs de morale, aux culpabilisateurs de tous poils qui veulent nous obliger à regarder « Home », à trier nos déchets et à vivre écolo. Yann Arthus Bertrand en prend pour son grade, comparé à Leni Riefensthal et ce n’est guère mieux pour Al Gore. L’auteur, déjà connu pour son ton humoristique grâce à ses précédents livres dont un lui valut le Grand Prix de l’humour noir pour "O.N.G.! ", n’est pas que dans le registre comique puisqu’il appuie sa réflexion sur les dangers de la propagande écolo sur son expérience d'un régime communiste (il vécut à Moscou jusqu'à l'âge de 10 ans avant de venir en France). L’utilisation des anecdotes et des dialogues (notamment avec Vincent, l’ami de jeunesse mais qui ne le comprend pas) allègent le propos et tire le texte du côté du roman.



Un livre bien écrit, qui amuse, fait réfléchir (comme toujours quand on s’attaque aux idées dominantes que personne ne remet en question) mais à lire au second degré tout de même : que cela ne vous empêche pas de trier vos emballages… de manière à laisser une planète en état aux générations futures (en même temps, je m’en fous : j’ai pas d’enfants) !


Plus d'infos sur l'auteur, les premières pages du livre à lire en P.D.F. et des vidéos sur le site de l'éditeur.

Merci à Libfly et aux éditions P.O.L. pour cette rafraîchissante lecture en partenariat.

dimanche 20 mars 2011

Association de bienfaiteurs ?

Quand Léo Scheer s'associe avec Patrick Le Lay, l'homme du "temps de cerveau disponible",  ça donne ça

J'ai déjà exposé mon point de vue sur la question dans un article pour la revue l'Ampoule. Ca va être de drôle de voir de l'extérieur quel sera le premier auteur publié : est-ce que l'audace et le style seront récompensés dans ce grand concours littéraire à vocation commerciale ?   
Ne jouons pas les mauvaises langues et attendons de voir. Je m'inquiète juste un peu pour les auteurs de talent qui squattaient chez Léo en attendant que vienne leur quart d'heure de célébrité (si si, il y en avait !) : j'espère pour eux qu'ils sont partis ailleurs...Pour ma part, je préfère garder mon cerveau disponible pour d'autres expériences littéraires.

Bien entendu, les avis des uns et des autres (en particulier des habitués du site des éditions Léo Scheer) sont les bienvenus dans les commentaires.

lundi 14 mars 2011

« Polichinelle » de Pierric Bailly (Folio)



Quand le premier roman de Pierric Bailly est sorti en 2008, j’avais eu l’occasion de lire et d’entendre des critiques très élogieuses mais je ne sais pour quelles raisons, je n’avais pas lu son livre (peut-être parce que la bibliothèque municipale où je m’approvisionne et où je travaille actuellement) n’avait pas le livre, peut-être parce que j’avais d’autres livres en cours… Bref, les années ont passé, Bailly a publié un deuxième livre (acheté par ma bibliothèque celui-là), je l’ai lu et j’ai adoré. Du coup, à peine après avoir refermé « Michael Jackson » je me suis ruée sur l’édition de « Polichinelle » en Folio et je n’ai pas été déçue, loin de là.

Si « Michael Jackson » est finalement assez classique dans son style (mais beaucoup moins dans sa forme), dans « Polichinelle » Bailly se saisit de la langue à bras le corps (si je puis dire), la maltraite pour mieux la réinventer dans une démarche à la fois sérieuse et ludique (« Polichinelle » est l’anagramme de Lionel Elpich, le héros du livre). Même s’il emprunte en partie au « parler jeune » et si ses personnages ont presque tous entre 15 et 21 ans, on est ici bien loin du simple document ethnologique ou sociologique sur la jeunesse jurassienne d’aujourd’hui. Car Bailly n’écrit pas comme parlent les jeunes (plus jeunes que lui, presque trentenaire puisque né en 1982) : il écrit comme un écrivain, un vrai. Son style est syncopé et parfois cru comme un texte de rap tout en étant imprégné d’humour, de tendresse et d’une douce nostalgie (pas étonnant qu’il apprécie Modiano, comme j’ai pu l’entendre lors de l’émission « Eclectik » sur France Inter).
Ce "Polichinelle" est un très intéressant mélange, riche en goûts, en couleurs et en contrastes. Comme dans « Michael Jackson », je m’étais laissée attendrir par Luc (ou devrais-je dire les Luc ?) je suis tombée sous le charme de Lionel (surnommé p’tit Lion par ses amis), un jeune étudiant de 21 ans qui traîne avec les amis de sa petite sœur beaucoup plus jeunes que lui dans son village jurassien natal pendant les vacances d’été, au grand dam de son père qui s’inquiète de ne pas le voir faire la tournée des festivals avec des jeunes de son âge. Comme dans l’autre livre, j’ai été touchée par la relation très forte qui unit le frère et la sœur. J’ai beaucoup aimé aussi les références à l’univers de la B.D américaine (Crumb en particulier) et il est vrai que cette bande de jeunes paraît tout droit sortie d’une B.D. de Daniel Clowes : un peu freaks sur les bords (l’une a «des jambes yo-yo », un autre « un cul à la place du ventre », une autre perd ses cils et ses ongles), un peu marginaux, se rêvant gangsters tout en révisant sagement ses fiches pour le bac au bord de la plage. Dans certains passages très réussis, Pierric Bailly flirte aussi avec le registre surréaliste, voire fantastique, bien loin donc du réalisme social auquel on pourrait à tort le rattacher.
Bref, un livre à lire absolument si vous vous intéressez à la littérature française d’aujourd’hui dans ce qu’elle a de plus inventif et prometteur.

Extraits :

« La fête foraine, tous les ans, à cette époque, qui s'installe au parc, avec les caravanes sur le parking de la salle des fêtes.
Pareil que la fête de la musique, les feux du 14 juillet, le genre de soirées qui donnent envie de se barrer au Mexique.
Parce que notre monde est petit.
Les mêmes manèges que l'année dernière, les mêmes têtes, sur les bancs, autour des autos tamponneuses les mêmes bandes de brutus, machin, là, qu'est toujours champion du Jura de kickboxing, qui s'éclate le poing sur le punching-ball, là, le truc de jacky avec la flèche qui indique si on est une lopette ou un mutant. »

« Dans le poste de Johannes c'est de la soul, sur la grille des merguez, et c'est marrant parce qu'on est blancs, on est dans le Jura, et on bouffe des merguez en écoutant de la soul.
Une seule explication à ça, nous sommes des gangsters.
On serait des bidons si on écoutait de la techno.
On écoute de la soul.
Il y a ça aussi. Devenir un gangster. Une famille de personnages, on peut aussi une famille de mafiosi. »
 
A lire, deux interviews de Pierric Bailly : l'une très intéressante et l'autre très drôle.

lundi 7 mars 2011

« Michael Jackson » de Pierric Bailly (P.O.L.)

Après quelques déceptions littéraires récentes (le dernier Chevillard, le dernier Matthieu Lindon pour ne pas les citer), quel plaisir que la lecture du roman de Pierric Bailly et ce de la première à la dernière page.

Il s’agit, à première vue (mais ne faut-il pas toujours y regarder à deux fois ?) d’un roman initiatique classique où l’on suit le passage à l’âge adulte du jeune Luc débarquant de son Jura natal à 18 ans pour la fac de Montpellier. Le livre se termine quand il atteint l’âge de 27 ans : entre les deux, il aura connu la solitude, aura bu pas mal de litres d’alcool, connu quelques déceptions, rencontré l’amour mais surtout se sera pas mal trompé sur lui même, sur qui il est. Comment s’étonner alors qu’il y aient plusieurs Luc et plusieurs Maud dans ce roman qui est autant un roman kaléidoscope expérimental qu’un roman initiatique classique ? Quel est le vrai Luc ? Le fan de Virenque ? Le garçon sensible que les filles prennent pour confident ? L’ambitieux producteur de cinéma ? Le type aux santiags ? Et Maud ? Est-elle cette gentille fille très énergique mais pas très cultivée dont Luc tombe amoureux au début ? Ou cette artiste flamboyante et déjantée ? Ou bien encore cette militante acharnée ? A-t-elle eu beaucoup d’amants ? Pense-t-elle aux autres quand elle est avec Luc ?

Car en vérité, croyez-moi, ce livre est bien trompeur : ce n’est absolument pas un livre sur Michael Jackson comme le laisse penser le titre (heureusement !!!), ce n’est pas non plus un livre-témoignage sur les affres de la jeunesse montpelliéraine des années 2000 : c’est un livre sur l’amour dans toutes ses nuances, ses complexités et ses faux-semblants.
Hormis le couple Luc/Maud, on croise de très beaux personnages secondaires qui donnent l’occasion de succulents dialogues pleins d’humour (et l’on se dit que le cinéma ça irait bien aussi à Pierric Bailly), ainsi le couple Claire/ Ronan qui sont acteurs de porno par vocation…

Un roman très très réussi (peut-être bien le meilleur roman français de la rentrée littéraire de janvier !) et un auteur à suivre…qui commence à s’imposer dans le paysage littéraire.
Je referme ce roman avec la furieuse envie de ma procurer dans les plus brefs délais « Polichinelle », le premier roman de Pierric Bailly et si possible de rencontrer l’auteur qui doit venir à Bordeaux pour l’Escale du Livre dans un mois.

Extrait (deux dernières phrases du livre) :
« Le temps passe, je n'ai pas l'impression de me rapprocher de la fin. On dirait même que ça vient de commencer. »