Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

vendredi 22 avril 2011

« Le bonheur de la nuit » d’Hélène Bessette (Laureli, Léo Scheer)

Ce n’est pas la première fois que je lis un livre d’Hélène Bessette : c’est la cinquième – il y eût  par ordre de lecture « Ida ou le délire », « Materna », « Suite suisse » et « N’avez-vous pas froid » -  et pourtant le charme opère toujours comme si c’était la première fois que je rencontrais cette écriture si particulière, précise, rapide, qui ne manque jamais sa cible.

Une fois encore,  elle pose un regard cru et souvent cruel sur une galerie de personnages « en crise »  (p.19 elle écrit d’ailleurs ces mots : « le roman comme récit d’une crise »): au centre, Monsieur, hésitant entre deux femmes, une demi-mondaine qui veut se faire épouser, une soubrette qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas (surtout les vieilles filles à l’heure du thé). 
Comme d’habitude, tout le monde en prend pour son grade : bourgeoisie hypocrite, noblesse déchue et pathétique, petit personnel aigri et envieux, hommes, femmes, jeunes, vieux….
Ce roman a été écrit à la fin toute fin des années 60 et on perçoit en effet que la libération sexuelle est passée par là et que certains (et surtout certaines) tentent de tourner la page des corsetées années 50 et de la France de De Gaulle. Pourtant, le texte atteint à l’universalité par ce qu’il dit de l’amour, des relations entre hommes et femmes et du conformisme social de manière générale.

Dans sa post-face, Bernard Noël  parle très bien de l’écriture d’Hélène Bessette : « C’est à peu près comme si au lieu d’un ton sentimental, psychologique, réaliste, objectif ou lyrique, tous ces tons-là précipitaient des éclats sur la page et y déposaient autant de fragments verbaux pleins d’angles vifs. ». Et un peu plus loin il dit ceci «cette écriture n’a souci que d’être rapide, efficace, pratique. Elle ne s’arrête pas, ne développe pas, n’habille pas, mais décharne, tranche, découpe. »  

 Extraits :

« Histoire d'un grand Monsieur qui épouse sa prostituée.
Très bien portée. Un tantinet snob. Plus fréquent qu'on ne le pense.
Monsieur sauve une âme. (Grand genre) Joue les Pygmalion. Ce que se rapportent les vieilles filles desséchées.
A l'heure du thé. »
« La femme Oula plus ou moins mêlée d'Africain.
Jambes de gazelles
Robe courte. Frange. Les "ça accroche" collés sur les joues.
L'âge ? Sans âge.
Ce genre de femme, cinquante pour cent des femmes, reste sans âge de vingt-trois à quarante ans.
A part ça, assez gourde. Quelconque. Des crises d'hystérie. Frénétique.
Ce qui plaît. A Monsieur. »
« Sous le signe de Breughel.
Le vieux.
D'abord.
Incantation à Breughel.
Les fols enneigés. Les gnomes déformés.
Les nains de glace désarticulés. »

A écouter sur Radio Marelle, une émission consacrée à Hélène Bessette avec de longs extraits de ce roman.
 

lundi 11 avril 2011

« La grande vie » de Jean-Pierre Martinet (L’Arbre Vengeur)


 




Le héros de ce petit livre, Adolphe Marlaud est un nabot, un avorton tel qu’il se définit lui-même, presque flatté qu’on le compare à un cafard : 1,40 m pour 38 kilos… Il intéresse cependant beaucoup ses deux voisines, il est vrai peu ragoûtantes, qui l’utilisent comme sex toy. Il est orphelin de père et de mère, le premier étant un fonctionnaire modèle ayant participé à la rafle du Vel d’Hiv’ et la seconde d’origine juive morte en camps de concentration. Il travaille dans un magasin d’articles funéraires. A part ça, sa vie est pleine d’ennui et de tristesse.  Son seul but dans la vie est de tuer les chats qui s’aventurent sur la tombe de son regretté papa. Bienvenue chez Martinet, bienvenue dans la rue Froidevaux, la plus laide de « Paris »…

Dans ce texte court, on retrouve beaucoup d’éléments présents dans l’ensemble de l’œuvre de Martinet – le désespoir, le sexe triste, l’alcool, les petites filles perverses – mais « La grande vie » s’inscrit plus dans le veine comique de Martinet : à ranger du côté de « Ceux qui n’en mènent pas large» donc plus que de « Jérôme »  ou « La Somnolence » .
Comme toujours, la langue est magnifique et le plaisir de lecture au rendez-vous, même si c'est un plaisir étrange, trouble et un rien malsain (le même qu'on éprouve à lire Lautréamont ou Dostoïevski).
 
Cette nouvelle, parue en 1979 dans la revue Subjectif et rééditée par l’Arbre Vengeur est précédée d’une très belle préface d’Eric Dussert, introduction parfaite à l’univers de Martinet qui s’achève par ses mots « Bienvenue chez les Hommes déchus ». J’ai pour ma part l’habitude d’utiliser l’expression « humanisme déçu » concernant l’œuvre de Martinet … 
J'aimerais énormément faire mentir l'éditeur qui, rencontré à l'Escale du Livre à Bordeaux il y a une semaine, me disait que nous étions 1500 lecteurs de Jean-Pierre Martinet en France. Lisez Martinet, vous ne le regretterez pas ! 

Extraits :
« Ah, comme vos rues sont froides, messieurs, et comme on y meurt lentement, à petit feu, à petits pas, de chagrin et d'ennui ! Comme le cœur  est lourd à porter en vos déserts ! On y chemine en exil toute sa vie. Etrange voyage d'hiver. »

« Dans cette rue, on avait toujours la sensation d'un froid glacial, même au mois d'août. Les passants avaient des allures de chrysanthèmes tardifs, et novembre s'éternisait. »

« Un terrible coup de coude m'a envoyé valser au milieu des couronnes mortuaires. La gamine s'est ruée vers la porte en éclatant de rire. "Vous êtes une limace ! m'a-t-elle jeté avant de disparaître, une grosse limace baveuse. On a envie de vous écraser." J'étais heureux quand même. Je souhaitais à cette petite fille tout le bonheur du monde. »

« Que le monde est étrange à travers un viseur. Géométrique. Propre. Cristal de neige. Un cercle, une croix : le dépouillement absolu. Le vide. Parfois, je m'amusais à tirer des papillons, comme ça, pour le plaisir. Ils disparaissaient en poussière dans la lumière d'été. »

« Je m'enrhumais si facilement. Toute ma vie j'ai eu froid. Sauf quand mon père me prenait dans ses bras et me permettait de caresser son visage piquant de barbe.»