Romain Gary, huile sur toile de William Mathieu, 140 x 90 cm, 2012

dimanche 29 janvier 2012

"Rococo Tokyoïte" de Clément Bulle ( A plus d'un titre éditions)



Clément Bulle (quel joli nom !) ne fait pas qu’écrire (brillamment) sur des auteurs morts (Villiers de l’Isle-Adam : voir l'article pour le site des éditions de l’Abat-Jour) ou bien vivants (sur le blog de Stalker) et sur l’édition (voir son article sur le blog de Pierre Jourde), il est également l’auteur d’un roman remarquable (si ce n’est remarqué) au titre étonnant qui donne tout de suite envie d’en savoir plus : « Rococo Tokyoïte », paru en 2009 aux éditions «  A plus d’un titre ».
Un roman étrange placé sous la double égide de Joris-Karl Huysmans et de Christian Prigent grâce aux deux citations figurant en exergue :

« Tata, elle sait tout sur empire d’Edo avant l’ère Meiji et même bien après grâce aux Fenouillards en vadrouille là-bas après les papous. Elle aime beaucoup Madame Chrysanthème, Prune version Loti. » (C. Prigent, Demain je meurs)

« J’aime à en mourir ton nez, ton petit nez qui s’échappe des vagues de ta chevelure, comme une rose jaune éclose dans un feuillage noir. » (J.K. Huysmans, Rococo japonais)

Il s’agit de ce que l’on pourrait qualifier de « polarodie », à la fois hommage et parodie de polar et de roman d’espionnage. Un pied chez Rabelais et un autre chez San-Antonio : drôle de mélange me direz-vous ? Surprenant certainement mais extrêmement savoureux comme la plus audacieuse des cuisines. Bulle a l’art et la manière de vous entraîner dans le Tokyo le plus déglingué où les gourous de sectes se mêlent aux terroristes d’extrême gauche et aux diplomates machiavéliques. Car il possède quelque chose de rare que n’ont pas tous les « faiseurs d’histoires » : le style… On sent que l’homme a dû beaucoup lire et de tout tant son Rococo est imprégné à la fois de culture populaire (en particulier de roman de gare) et d’érudition (littérature expérimentale contemporaine mais aussi valeurs sûres de la littérature plus ancienne). 
A partir d’une trame narrative assez simple aux rebondissements incessants mêlant vengeance et quiproquos, Bulle parvient à construire une parodie de roman d’espionnage à la richesse déroutante, liant par la fluidité de son style des éléments a priori disparates avec beaucoup de naturel, d’un molosse mangeur d’hommes digne du Chien des Baskerville à une androïde désabusée à la "Ghost in the Shell", en passant par un otaku auvergnat plongé bien malgré lui dans un sombre fait divers à l’élucidation jubilatoire.
Goût des personnages et du mot juste, voilà ce qui caractérise ce « Rococo Tokyoïte » : la finesse des portraits étonne pour un texte aussi bref, chacun ciselé au plus précis, avec un sens très sûr du détail. S’y ajoute de vrais moments d’étrangeté, nourris par une écriture vive et syncrétique dans laquelle aucun mot n’est superflu, où les phrases s’enchaînent et se déploient avec une légèreté plutôt rare, le tout formant une fresque baroque des plus originales. 
En conclusion, ce court roman est une excellente surprise, à lire et à conseiller : « Rococo Tokyoïte » est une perle irrégulière comme on aimerait en trouver plus souvent.

A lire aussi, la critique très fouillée de Julien Bielka sur son blog ici.

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